En matière de musique, on entend souvent parler des droits d’auteur. Mais dès qu’on cherche à comprendre comment ils fonctionnent concrètement pour un compositeur de musique, les réponses deviennent vagues. Qui perçoit quoi ? À quel moment ? Via quelle organisation ? Et pourquoi le compositeur est-il toujours le dernier à encaisser ?
Olivier Delevingne, compositeur et président de l’UNAC (Union Nationale des Auteurs-Compositeurs), a répondu à ces questions dans une interview accordée à L’Atelier de Cédric. Ce qu’il explique devrait être connu de tout musicien qui crée — mais reste encore trop souvent ignoré.
Compositeur de musique : une définition moins évidente qu’il n’y paraît
La première confusion à lever est celle entre compositeur et artiste-interprète. En droit, ces deux rôles sont distincts et ouvrent des droits différents.
Un compositeur crée une œuvre musicale — il en écrit la mélodie, l’harmonie, parfois les paroles. C’est un auteur au sens du droit de la propriété intellectuelle, et à ce titre il est éligible aux droits d’auteur gérés par la SACEM.
Un artiste-interprète, lui, est celui qui enregistre ou joue l’œuvre. Ses droits — appelés droits voisins — sont gérés par d’autres sociétés : l’ADAMI pour les musiciens solistes, et la SPEDIDAM pour les musiciens d’orchestre et de sessions.
Beaucoup de musiciens sont à la fois compositeurs et interprètes. Dans ce cas, ils relèvent des deux régimes à la fois — et doivent donc s’inscrire à la SACEM et à l’ADAMI ou la SPEDIDAM, selon leur activité. Ces deux droits ne se substituent pas l’un à l’autre : ils s’accumulent.
Les droits d’auteur du compositeur : un revenu décalé dans le temps
L’une des réalités les plus méconnues du métier de compositeur, c’est le décalage temporel entre la création d’une œuvre et la perception des droits qu’elle génère.
Quand une œuvre est diffusée — à la radio, en streaming, dans un film, lors d’un concert — les droits correspondants ne tombent pas immédiatement sur le compte du compositeur. Ils sont d’abord collectés par la SACEM, traités, puis redistribués. Ce délai est en moyenne de 3 à 18 mois, parfois plus selon les typologies de diffusion.
Olivier Delevingne le formule avec une image frappante : lors de la crise du Covid, les compositeurs ont été ce qu’il appelle les « premiers confinés, derniers déconfinés ». Quand les salles ont fermé en mars 2020, leurs revenus de concerts ont immédiatement cessé. Mais les droits liés aux diffusions précédant la crise ont continué d’arriver — créant une illusion de stabilité. Puis, quand tout a rouvert, leurs revenus futurs ont mis des mois à revenir à la normale, car la machine de collecte et de redistribution avait été perturbée.
Cette mécanique a une implication concrète pour tout compositeur : il faut apprendre à gérer sa trésorerie en décalé. Un mois de forte diffusion ne se traduit pas par des rentrées d’argent dans les semaines qui suivent, mais bien plus tard. C’est un modèle économique qui exige anticipation et réserves.
SACEM, ADAMI, SPEDIDAM : qui gère quoi ?
Il existe en France un écosystème de sociétés de gestion collective, et il est crucial de savoir laquelle concerne quel profil.
La SACEM (Société des Auteurs, Compositeurs et Éditeurs de Musique) est la principale. Elle gère les droits d’auteur des compositeurs et auteurs de textes. C’est elle qui collecte les redevances auprès des diffuseurs (radios, plateformes de streaming, salles de spectacle, etc.) et les reverse aux créateurs. L’adhésion est indispensable dès qu’une œuvre est destinée à être diffusée publiquement.
À quel moment s’inscrire à la SACEM ? La règle est claire : avant toute diffusion. Et plus précisément, avant toute mise en ligne sur une plateforme de streaming. En effet, c’est au moment du dépôt que l’œuvre est documentée. Si une chanson est diffusée sur Spotify avant d’être déclarée à la SACEM, les écoutes correspondantes seront perdues, car il n’y a pas de lien entre les données de diffusion et la fiche de l’œuvre dans la base de données.
L’ADAMI (Société civile pour l’Administration des Droits des Artistes et Musiciens-Interprètes) gère les droits voisins des artistes-interprètes : chanteurs, musiciens solistes, chefs d’orchestre. C’est une société distincte de la SACEM.
La SPEDIDAM (Société de Perception et de Distribution des Droits des Artistes-Interprètes) s’occupe des droits des musiciens qui participent à des enregistrements sans en être les solistes principaux — musiciens de sessions, orchestres, choristes.
Ces trois organismes coexistent et ne se substituent pas l’un à l’autre. Un compositeur qui joue aussi ses propres œuvres en studio bénéficiera potentiellement des trois sources de droits.
L’UNAC : l’union nationale des auteurs-compositeurs
Au-delà de la SACEM, il existe des organisations professionnelles qui défendent les intérêts des compositeurs sur le plan collectif. La plus ancienne et la plus représentative est l’UNAC, dont Olivier Delevingne assure la présidence.
Fondée en 1959, l’UNAC regroupe des auteurs-compositeurs de tous les genres musicaux. Elle joue un rôle de représentation syndicale et professionnelle : négociation de conventions collectives, participation aux instances de la SACEM, défense des droits dans les débats législatifs (propriété intellectuelle, droit européen du droit d’auteur, etc.).
Pour en devenir membre, une seule condition préalable est nécessaire : être sociétaire de la SACEM. La cotisation annuelle est de 50 euros, un montant symbolique au regard des enjeux représentés. L’UNAC offre à ses membres un accès à des ressources juridiques, des formations, et une voix dans les instances professionnelles de la filière musicale.
Pour Delevingne, l’engagement dans une organisation comme l’UNAC n’est pas réservé aux compositeurs établis. Au contraire, c’est en début de carrière que les artistes ont le plus besoin de comprendre les règles du jeu — et de peser sur celles-ci.
Protéger son catalogue : l’erreur fatale sur les réseaux sociaux
À l’heure où TikTok, Instagram et YouTube sont devenus des outils incontournables de visibilité pour les musiciens, une mise en garde d’Olivier Delevingne mérite d’être prise très au sérieux : publier sa musique gratuitement sur les réseaux sociaux, c’est offrir son catalogue à des plateformes qui en tirent profit sans rémunérer le créateur à la hauteur de ce qu’il apporte.
L’enjeu ici n’est pas de diaboliser les réseaux sociaux — ils restent utiles pour se faire connaître. Mais le compositeur doit comprendre que lorsqu’il publie une vidéo avec sa musique originale sur Facebook ou Instagram, la plateforme monétise cette vidéo via la publicité. Le créateur, lui, ne perçoit rien ou presque.
La stratégie conseillée : ne pas « brûler » son catalogue sur ces plateformes. Utiliser les réseaux sociaux comme vitrine, sans y diffuser l’intégralité de ses œuvres. Orienter l’audience vers des plateformes de streaming où les droits sont effectivement collectés et redistribués via la SACEM.
Cette distinction entre visibilité et valorisation économique est fondamentale. Un compositeur peut avoir des millions de vues sur YouTube et percevoir des droits dérisoires s’il n’a pas structuré correctement sa présence numérique et sa relation avec les sociétés de gestion collective.
La retraite du compositeur : la Caisse IRMA
Un aspect souvent totalement ignoré par les jeunes compositeurs : la question de la retraite. Contrairement à un salarié dont les cotisations retraite sont prélevées automatiquement, le compositeur qui exerce en tant qu’auteur doit anticiper lui-même sa protection sociale à long terme.
La Caisse IRMA (Caisse de Retraite et de Prévoyance des Musiciens et Artistes du Spectacle) est la structure dédiée à la retraite complémentaire des auteurs et compositeurs. Elle permet de cotiser en cours de carrière pour bénéficier d’une pension complémentaire à la retraite.
S’y inscrire tôt et cotiser régulièrement est une décision de gestion patrimoniale à long terme que tout compositeur devrait envisager dès ses premières années d’activité. L’UNAC peut orienter ses membres vers les bons interlocuteurs sur ce sujet.
Que se passe-t-il si votre producteur ou éditeur fait faillite ?
Un risque méconnu du secteur musical : la vulnérabilité des compositeurs en cas de défaillance d’un partenaire commercial. Si un producteur ou un éditeur avec qui vous avez signé un contrat fait faillite, vos créances risquent fort de ne jamais être recouvrées.
Contrairement aux salariés, qui bénéficient d’une garantie via l’AGS (Association pour la Gestion du régime de Garantie des créances des Salariés), il n’existe pas d’équivalent pour les compositeurs indépendants. En cas de liquidation judiciaire d’un label ou d’une maison d’édition, les auteurs-compositeurs sont créanciers chirographaires — c’est-à-dire qu’ils passent après les créanciers prioritaires (État, banques, salariés) dans l’ordre de remboursement.
Cette réalité renforce l’importance de bien choisir ses partenaires, de négocier des clauses de reversement régulier dans les contrats, et de rester vigilant sur les retards de paiement qui pourraient signaler des difficultés financières chez un éditeur ou un producteur.
Le CNM : un nouvel acteur de soutien pour les compositeurs
Créé en 2020, le CNM (Centre National de la Musique) est l’établissement public qui centralise désormais les aides et dispositifs de soutien à l’ensemble de la filière musicale française. Il a notamment absorbé les missions de l’ancien FCM (Fonds pour la Création Musicale).
Pour les compositeurs, le CNM représente une porte d’entrée vers des aides à la création, des dispositifs de résidence, et des mécanismes de soutien à l’export. Sa création a été un signal politique fort : la musique est reconnue comme un secteur économique stratégique qui mérite une structure d’accompagnement dédiée.
L’articulation entre SACEM, UNAC et CNM constitue désormais le triptyque institutionnel que tout compositeur professionnel gagnerait à connaître et à activer selon ses besoins.
Ce que retenir de l’expérience d’Olivier Delevingne
En résumé, les droits d’auteur du compositeur obéissent à des règles précises, mais qui demandent du temps pour être maîtrisées :
- Inscrivez-vous à la SACEM avant toute diffusion, en particulier avant de mettre votre musique sur les plateformes de streaming. Chaque écoute non documentée est un revenu perdu.
- Distinguez vos droits d’auteur (SACEM) de vos droits voisins (ADAMI ou SPEDIDAM) si vous êtes aussi interprète. Les deux sont cumulables.
- Anticipez le décalage temporel inhérent aux droits d’auteur. Vos revenus de diffusion d’aujourd’hui arriveront dans 3 à 18 mois.
- Ne bradez pas votre catalogue sur les réseaux sociaux. Utilisez-les comme vitrine, pas comme canal de distribution principal.
- Cotisez tôt à la Caisse IRMA pour préparer votre retraite.
- Rejoignez l’UNAC (50€/an) pour être représenté dans les instances professionnelles et accéder à des ressources juridiques.
La musique est un art, mais sa création ouvre aussi des droits économiques. Les connaître et les défendre n’est pas une option : c’est une compétence professionnelle à part entière.
À propos d’Olivier Delevingne
Compositeur professionnel et président de l’UNAC (Union Nationale des Auteurs-Compositeurs), Olivier Delevingne défend depuis de nombreuses années les droits des créateurs dans l’industrie musicale française. Il a accordé cette interview à L’Atelier de Cédric dans le cadre de la vidéo ci-dessous.
