Entreprendre dans le hip-hop ne se résume pas à signer des artistes ou organiser des soirées. C’est construire une infrastructure complète : un label pour développer des projets musicaux, un festival pour fédérer la communauté, une agence pour accompagner des marques, et une marketplace pour mettre en relation les professionnels du secteur. C’est précisément ce modèle qu’a bâti Garry Yankson à travers deux structures complémentaires : Ready or Not et Hip Hop Community.
Le hip-hop génère une économie bien plus large que le rap et la danse — ses disciplines les plus visibles. Booking, direction artistique, production musicale, communication visuelle, événementiel, label service… autant de métiers exercés par des professionnels spécialisés qui manquent souvent d’outils pour se trouver et travailler ensemble. C’est ce vide structurel que cherche à combler Hip Hop Community avec sa marketplace dédiée aux prestataires de l’univers hip-hop.
Comment bâtir un modèle économique viable à 360 degrés dans le hip-hop ? Comment structurer la mise en relation entre professionnels spécialisés ? Comment diversifier ses sources de revenus sans se disperser ? Garry Yankson partage son expérience et ses arbitrages.
Entretien avec Garry Yankson, fondateur de Ready or Not (label, festival, booking) et cofondateur de Hip Hop Community (agence 360 et marketplace de prestataires spécialisés hip-hop), réalisé dans le cadre de l’Atelier de Cédric. Cet entretien aborde la construction d’un modèle entrepreneurial complet dans l’univers hip-hop.
Ready or Not : d’un festival de battles à un label pluridisciplinaire
Tout commence en 2013. Garry Yankson monte avec des amis un concept d’événement de battles hip-hop. L’idée est simple : rassembler les praticiens des différentes disciplines — rap, danse, deejaying, beatmaking, graffiti — dans un format compétitif et festif. Au fil des éditions, le projet se structure et s’élargit pour devenir le Ready or Not Festival : trois jours de programmation sur plusieurs lieux à Paris, avec des battles, des concerts d’artistes en développement et d’artistes établis, des conférences et des workshops de professionnalisation.
Mais Ready or Not, c’est aussi un label et une maison de production. La structure produit des beats hip-hop, urbains, afro et latino, placés auprès d’autres artistes et labels, et développe également des projets artistiques propres. Le booking complète le tableau : une dizaine d’artistes sur roster principal (dont Walkman the Soul King, beatmaker et performeur live, et Toyas Aïda, rappeuse originaire de Dakar), auxquels s’ajoutent des collaborations ponctuelles avec des artistes africains et des prestations exceptionnelles.
« Je suis entrepreneur expert en hip-hop, fondateur de Ready or Not et cofondateur de Hip Hop Community : l’une est un label et une maison de production, et l’autre est une agence 360 spécialisée en hip-hop avec deux gros pôles d’activité — du service événementiel et du label service. »
Le festival Ready or Not a accueilli des artistes aujourd’hui bien établis dans le milieu hip-hop français : Jazz Man Jeff, les Criminals, DJ Walkman, DJ Kakashi… Il a également bénéficié de partenariats avec la Bellevilloise, le Cabaret Sauvage, et des acteurs professionnels comme le réseau MAP, Start Musique et Believe. Pour Garry Yankson, cet événement n’est pas le principal générateur de revenus — il le fait pour le plaisir, pour la culture, et pour la visibilité qu’il apporte à l’ensemble de la structure.
Hip Hop Community : une marketplace pour structurer le marché des prestataires hip-hop
Le deuxième pilier de l’activité de Garry Yankson est plus innovant encore : Hip Hop Community, une marketplace en ligne qui recense des professionnels ayant une sensibilité hip-hop et disponibles pour travailler dans cet univers. Photographes, DJ, beatmakers, rappeurs, directeurs artistiques, ingénieurs du son, graffeurs, managers, chargés de production, community managers… La plateforme couvre un large spectre de métiers.
Le modèle économique est pensé pour favoriser l’adoption : gratuit pour les clients, la plateforme prélève une commission uniquement sur les transactions effectuées entre prestataires et clients. Le paiement se fait en ligne, en amont de la prestation, ce qui sécurise à la fois le client (pas de risque de mauvaise exécution) et le prestataire (pas de course aux paiements en retard). Un système de notation et de recommandations complète le dispositif.
« La vision utopiste avec laquelle on a créé ça, c’est que plus il y a de prestataires, plus c’est efficace. La plateforme est complètement gratuite d’utilisation. On prend des frais sur les transactions qui sont faites sur le site — donc plus il y a de transactions, plus on génère de revenus. On a envie que les prestataires fassent le plus d’argent possible. »
À l’époque de cet entretien, Hip Hop Community compte environ 300 prestataires inscrits et une soixantaine de clients réguliers — et tout cela sans le moindre marketing payant. Uniquement du bouche-à-oreille et du référencement naturel. Garry Yankson utilise lui-même la plateforme pour trouver des prestataires pour ses propres projets, ce qui crée une dynamique vertueuse : les membres de la communauté sont à la fois offreurs et demandeurs de services.
L’agence Hip Hop Community : accompagner les projets d’envergure
La marketplace cible les projets ponctuels et de taille modeste. Pour les missions plus structurées, Garry Yankson a créé en parallèle l’agence Hip Hop Community, positionnée comme chef de projet global sur des commandes plus importantes. C’est à travers cette agence qu’il a accompagné des clients comme Esmod, Heineken, Digital Afrique (projet panafricain financé par l’AFD), Globe UK (communauté de créatifs présente dans une trentaine de pays) ou encore Audiens et la SACEM.
L’agence propose du label service, de l’event service, et de la mise en relation stratégique entre marques et professionnels hip-hop. Elle est complémentaire à la marketplace : l’une répond aux besoins ponctuels avec peu de friction, l’autre prend en charge les projets nécessitant une vision et un pilotage sur la durée.
Le modèle 360 : diversifier pour durer sans se disperser
Booking, festival, label, production musicale, marketplace, agence de communication : le modèle de Garry Yankson est délibérément diversifié. Cette approche 360 lui permet de ne pas dépendre d’une seule source de revenus et d’activer différents leviers selon les opportunités : un rappeur qui commence à bien tourner génère du booking, une prod bien placée génère de la synchro, une marque qui cherche à toucher la communauté hip-hop génère de la mission d’agence.
Il reconnaît pourtant avoir commis l’erreur classique de l’entrepreneur qui s’étire sur trop d’activités simultanément. La clé, selon lui, est de commencer large pour identifier ce qui fonctionne vraiment, puis de réduire progressivement son champ d’action pour se concentrer sur ce qui génère à la fois de la satisfaction et des revenus.
La Place — lieu culturel hip-hop situé au cœur de Châtelet à Paris, avec salles de spectacles, incubateur, studios de répétition et d’enregistrement, bureaux — est une ressource qu’il cite comme incontournable pour les professionnels du secteur. Ready or Not y avait ses bureaux pendant plusieurs années.
Ce qu’il faut retenir
- Le modèle 360 protège de la dépendance : en combinant booking, événementiel, label, production et agence, une structure hip-hop peut activer différents leviers selon les cycles et les opportunités, sans tout miser sur une seule activité.
- Une marketplace de prestataires spécialisés répond à un besoin réel : Hip Hop Community a atteint 300 prestataires sans marketing payant, preuve qu’il existait un vide structurel dans la mise en relation des professionnels hip-hop.
- Gratuit pour le client, commission sur les transactions : ce modèle économique favorise l’adoption et aligne les intérêts — la plateforme gagne quand les prestataires gagnent.
- Le festival n’est pas toujours la meilleure source de revenus : organiser un événement pluridisciplinaire sur plusieurs jours est très chronophage pour des marges souvent faibles. Sa vraie valeur est dans la visibilité et la fédération de communauté.
- Tester large, puis réduire : au début, multiplier les activités permet d’identifier ce qui fonctionne vraiment. Une fois les signaux identifiés, il faut concentrer ses efforts sur ce qui rapporte et sur ce qu’on aime faire.
- La Place (Paris) est une ressource à ne pas négliger : premier lieu culturel hip-hop français, situé à Châtelet, il offre salles de pratique, incubateur, studios et réseau professionnel — encore trop peu connu des acteurs de l’industrie musicale.
Garry Yankson est fondateur de Ready or Not (label, festival et booking hip-hop) et cofondateur de Hip Hop Community (marketplace et agence 360 spécialisées hip-hop). Contact : contact@hip-hop-community.fr — Site agence : agency-hip-hop-community.fr