Writing camp musical : comment la co-écriture internationale place vos chansons à l’export — avec Eric Vandepoorter

par | Juin 15, 2026

Écrire une chanson seul dans sa chambre, c’est souvent ainsi que commence une carrière. Mais quand il s’agit de faire exister sa musique au-delà des frontières, cette solitude créative devient rapidement un frein. Le writing camp — ou session d’écriture internationale — est une réponse concrète à ce blocage : réunir dans un même lieu des compositeurs, paroliers et producteurs de cultures différentes, pendant quelques jours, pour créer ensemble des titres capables de séduire des marchés étrangers.

Eric Vandepoorter sait mieux que quiconque comment ce format peut transformer une carrière. Après avoir travaillé comme label manager chez BMG, directeur marketing chez London Records, responsable export chez Universal France, puis directeur du Bureau Export à Londres pendant cinq ans, il a fondé sa propre structure — ABS (Alex In Business Solutions) — où il organise des writing camps internationaux depuis plusieurs années. Son terrain de jeu : mélanger des compositeurs français et anglais avec des talents venus du monde entier — Corée, Japon, Suède, Brésil — pour faire émerger des œuvres qui parlent au-delà des frontières linguistiques et culturelles.

Le résultat peut surprendre. Un artiste signé chez BMG, Maloka, a participé à l’un de ses camps : en deux jours de session, il a co-écrit deux chansons. Les deux ont dépassé le million de streams chacune, et sont sorties telles quelles.


Entretien avec Eric Vandepoorter, consultant en développement international et fondateur d’ABS (Alex In Business Solutions, Londres), réalisé dans le cadre de l’Atelier de Cédric. Ancien directeur du Bureau Export à Londres, Eric organise depuis plusieurs années des writing camps internationaux mêlant compositeurs français, anglais et du monde entier.


Qu’est-ce qu’un writing camp international ?

Un writing camp est une session d’écriture collective, généralement répartie sur trois à cinq jours. Des groupes de trois à quatre personnes — compositeurs, paroliers (topliner), producteurs — travaillent ensemble dans des studios séparés pour créer un ou plusieurs titres par journée. L’originalité du format imaginé par Eric Vandepoorter tient au mélange culturel qu’il impose : six participants anglais, six français, six venus « du reste du monde » — Suède, Corée, Japon, Brésil — réunis dans le même espace.

« Je ne divulgue pas trop qui sont les artistes parce qu’avec internet, ils peuvent tous s’inspirer en regardant les autres », explique-t-il. Le principe : créer la surprise. Les participants ne savent pas avec qui ils vont travailler avant le premier matin. Ils se découvrent en arrivant, se jaugent, et doivent produire ensemble dès la première heure. Cette contrainte, loin de bloquer la créativité, la stimule.

Les droits sont répartis de manière équitable entre tous les co-auteurs, selon le split anglo-saxon : un tiers chacun quand ils sont trois. Eric travaille avec des partenaires éditoriaux — Sacem, Bureau Export, Midem — pour structurer la session et s’assurer que les œuvres créées aient un avenir commercial.

Le mélange des cultures : l’atout secret du writing camp

Le pari d’Eric Vandepoorter repose sur une conviction forgée après des décennies à l’international : les artistes français ont des choses que les marchés étrangers n’ont pas, et vice versa. Les Suédois maîtrisent le format pop efficace et commercial. Les Coréens apportent rigueur et précision dans la production. Les Anglais ont un rapport au son forgé par des décennies de culture pop mondiale. Les Français, eux, surprennent par leur sens de la mélodie et parfois par un décalage créatif qui intrigue.

« J’ai un producteur français, plutôt de la musique a cappella, que j’ai mis avec un Coréen. Le Coréen m’a dit : « Ce que ce gars produit, c’est exactement ce qu’on a besoin en Corée. » Et le Français m’a dit : « J’aurais jamais cru que ce que je fais, c’est ce qu’ils veulent. » Chaque fois on est couvert. »

Cette découverte mutuelle est l’un des effets les plus précieux du writing camp : révéler aux participants que leur identité créative, qu’ils pensaient trop « locale », est en réalité exportable. Et les liens tissés pendant la session durent bien au-delà des quelques jours passés ensemble.

Comment la contrainte produit la créativité

Un titre par jour, avec des inconnus, dans une langue parfois différente de la sienne. Cette pression, loin de tuer l’inspiration, débraye les habitudes. Eric Vandepoorter donne des briefs journaliers pour guider les équipes qui cherchent leur direction : une demande fictive pour un groupe coréen, un brief pour un artiste pop américain, une direction stylistique précise. Quand une équipe fonctionne vraiment, il les laisse aller.

Les paroliers français sont souvent tentés d’arriver avec un texte déjà écrit. C’est parfois utile — un parolier hollandais a réussi de cette façon — mais l’enjeu est surtout de savoir adapter, modifier, reformuler en fonction du projet commun. Certains auteurs compositeurs arrivent avec leur mallette, d’autres n’écrivent que sur place : les deux approches cohabitent.

« J’ai des artistes qui sont venus et qui ont eu vraiment un super feeling avec quelqu’un. Ils ont travaillé deux chansons en deux jours. Les deux chansons sorties ont fait plus d’un million de streams chacune. Et ça, c’est un truc que j’aurais jamais cru : le titre reste quasiment tel quel. »

Comment participer à un writing camp ?

Les writing camps d’Eric Vandepoorter s’adressent en priorité aux compositeurs, auteurs et producteurs qui ont déjà un éditeur musical. L’éditeur joue un rôle central : il apporte une structure professionnelle derrière le participant, s’assure de la gestion des droits après la session, et donne une crédibilité aux œuvres créées. La Sacem, le Bureau Export, le Midem et la CSDEM (Chambre Syndicale de l’Édition Musicale) publient les informations sur les sessions disponibles.

La participation implique un état d’esprit particulier. Beaucoup d’artistes, habitués à composer seuls, découvrent qu’ils peuvent créer en présence d’un autre — et que la co-écriture ne trahit pas leur identité, elle l’enrichit. « Je retrouve beaucoup d’artistes qui m’ont dit ‘moi j’aime composer tranquille à mon rythme dans ma chambre’. Ils n’avaient jamais été confrontés au regard direct de l’autre. Mais c’est justement ces conditions-là qui permettent d’éclater. »

Export : les vrais prérequis avant de viser l’international

Le writing camp n’est pas une voie d’accès miracle à l’export — c’est un outil parmi d’autres, qui prend tout son sens une fois que les bases sont posées. Sur ce point, Eric Vandepoorter est direct : « Il faut quand même avoir fait un peu de fric en France d’abord. On peut pas balancer comme ça à l’étranger, même en Belgique ou en Suisse, sans rien. Il faut avoir un peu bossé son histoire ici. »

La deuxième condition est le storytelling : « L’important à l’export, c’est d’avoir une histoire à raconter. Si un artiste n’a pas d’histoire à raconter, j’ai des journalistes qui me disent ‘j’adore cet album, mais qu’est-ce qu’il y a à raconter ?’ Et ça joue quand même beaucoup. » Pas de traduction approximative, pas de bio calquée sans saveur : il faut une histoire vraie, incarnée, qui dit quelque chose de singulier.

Enfin, l’équipe. L’export coûte du temps et de l’argent, et aucun artiste ne peut gérer cela seul. Eric cite l’exemple de Stromae : « Au bout d’un moment c’est trop énorme. Trop de succès en France, puis tout d’un coup la boîte lui dit : faut faire les États-Unis, faut pas oublier l’Afrique… et ils sont épuisés. » L’équipe export idéale comprend un éditeur, un tourneur local sur le territoire visé, le Bureau Export, les Alliances françaises ou les Instituts français selon les régions.

Ce qu’il faut retenir

  • Le writing camp réunit compositeurs, paroliers et producteurs de nationalités différentes pendant 3 à 5 jours — un à deux titres par jour par groupe de 3-4 personnes, avec un split équitable (un tiers chacun).
  • Le mélange culturel est la valeur ajoutée : les artistes français découvrent souvent que leur créativité est plus exportable qu’ils ne le pensent, et les échanges avec des Anglais, Suédois ou Coréens ouvrent des angles de composition inédits.
  • Pour participer, il faut généralement être soutenu par un éditeur musical. La Sacem, le Bureau Export, le Midem et la CSDEM (Chambre Syndicale de l’Édition Musicale) sont les portes d’entrée pour trouver ces sessions.
  • L’export ne commence pas par partir à l’étranger : il faut d’abord un ancrage solide en France, une histoire à raconter (storytelling fort), et une équipe capable d’absorber les coûts et la charge du développement international.
  • Les Alliances françaises (plus de 1 000 à travers le monde) et les Instituts français sont des leviers concrets pour tourner à l’étranger à moindre coût, même pour des artistes de musiques actuelles.
  • La co-écriture en writing camp crée des réseaux durables : les participants continuent souvent à collaborer à distance après la session, multipliant les opportunités de placement à l’international.

Eric Vandepoorter est consultant en développement international et fondateur d’ABS (Alex In Business Solutions) à Londres. Il organise des writing camps internationaux en partenariat avec la Sacem, le Bureau Export, le Midem et des éditeurs indépendants.

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