Booker ses propres concerts, développer son réseau de diffusion, se faire programmer dans des salles de plus en plus grandes : pour un artiste indépendant, la question du live est souvent la plus épineuse. Par où commencer ? Faut-il aller à Paris ? Faut-il absolument signer chez un tourneur ?
Lionel Bidabé, directeur chez Blue Line Productions — l’une des principales structures de production et diffusion de spectacle en France — a passé plus de 20 ans dans ce métier, d’abord comme booker freelance pendant 11 ans, puis comme codirecteur d’une structure de 13 permanents. Dans cet entretien exclusif, il partage une vision concrète, sans filtre, du développement live en France.
Dans cet entretien, Lionel Bidabé, directeur de Blue Line Productions, partage 20 ans de terrain sur le développement live en France.
La diffusion musicale, c’est d’abord un métier de réseau
Avant tout, une certitude : la diffusion n’est pas un métier technique, c’est un métier de réseau. Lionel Bidabé le dit sans détour : « Plus tu as d’années dans ce métier, plus tu as de réseau, et plus tu peux défendre des artistes de plus en plus importants. »
Ce principe vaut autant pour le booker que pour l’artiste qui cherche à se débrouiller seul. Développer sa diffusion, c’est avant tout tisser des liens avec les programmateurs, les directeurs de salles, les responsables de festivals — et cela prend du temps.
« La diffusion, c’est d’abord un métier de réseau. C’est comme l’attaché de presse du spectacle : c’est le même fonctionnement. »
— Lionel Bidabé, Blue Line Productions
Cette réalité a une conséquence directe sur la stratégie à adopter : on ne peut pas développer son réseau partout en même temps.
La stratégie des cercles concentriques : partir du local, grandir vers le national
C’est le conseil le plus précieux que Lionel Bidabé donne dans toutes ses formations en booking : la théorie des cercles concentriques.
Le principe est simple. Imaginons un artiste basé à Périgueux. La tentation est grande de viser large immédiatement — envoyer ses maquettes à des programmateurs parisiens, postuler à des festivals nationaux, chercher des dates à Dunkerque ou à Nice. Erreur.
« Aller chercher tout de suite un truc à Dunkerque ou à Nice n’a à peu près aucun intérêt, explique Lionel Bidabé. Il faut se dire qu’on commence par Périgueux, son agglomération, et on agrandit le cercle petit à petit. »
- Premier cercle : la ville et son agglomération — les bars associatifs, les petites salles locales, les événements culturels municipaux
- Deuxième cercle : le département et la région — les SMAC, les centres culturels, les scènes nationales de proximité
- Troisième cercle : les régions limitrophes — en développant la notoriété là où l’artiste est déjà connu
- Quatrième cercle : le niveau national — une fois que le public local est constitué et que les références sont solides
D’abord, au début d’une carrière, les cachets sont modestes — 200, 300, 400 euros. Aller jouer pour un cachet de 400 euros à 600 km de chez soi alors que personne ne vous connaît là-bas, c’est perdre de l’argent et de l’énergie sans construire de public.
Ensuite, le développement local permet de répéter, de roder son spectacle et de construire un public fidèle qui grandira avec l’artiste. La réponse coule de source.
Enfin, et c’est crucial, les décideurs qui comptent au niveau régional sont sur le terrain, pas à Paris. Les festivals de chanson découverte, les scènes de musiques actuelles qui révèlent les nouveaux talents, les commissions d’aide aux artistes émergents : ils sont en région.
Le mythe de Paris : une fausse bonne idée pour les artistes émergents
C’est l’un des préjugés les plus tenaces dans l’industrie musicale française : il faudrait « monter à Paris » pour réussir. Lionel Bidabé démolit ce mythe avec une précision chirurgicale.
« Paris, c’est le plus compliqué, tranche-t-il. Quand tu es à Paris, tu n’as pas de salle qui programme ou quasiment pas. Tu dois louer ta salle, et ça te coûte très cher. Les décideurs nationaux sont à Paris, oui — mais les festivals découverte, les scènes qui font émerger les artistes, ils ne sont pas à Paris. »
Il donne l’exemple d’une artiste comme Zaho de Sagazan, révélée depuis Nantes et Saint-Nazaire : « C’est aussi parce qu’il y avait un terreau régional et local qui l’a aidée à se construire, à évoluer, à avancer. »
La France dispose aujourd’hui d’un réseau de diffusion culturelle exceptionnel en dehors de la capitale : SMAC, scènes nationales, centres culturels d’agglomération, festivals thématiques…
Paris reste néanmoins incontournable, mais à un stade précis : celui de la confirmation, pas du lancement.
Quand faut-il signer chez un tourneur — et quand ne pas le faire ?
Autre idée reçue à déconstruire : celle selon laquelle tout artiste sérieux doit impérativement signer chez une maison de production ou de diffusion. La réalité est plus nuancée.
Lionel Bidabé observe que certains artistes ont un modèle artisanal qui fonctionne parfaitement — ils font 50 dates par an, les gens de leur entourage vivent de l’activité, l’écosystème tourne.
« Si tu commences à intégrer une prod qui va chercher une rémunération pour payer ses salariés, tu peux passer de 2 500 à 5 000 euros de session, et te retrouver complètement hors réalité par rapport à ce que tu représentes vraiment dans les réseaux », explique-t-il.
La règle d’or : bien réfléchir à ce qu’on cherche avant de solliciter un tourneur.
- Tu veux vivre de ta musique dans un modèle artisanal et pérenne ? L’indépendance peut être la meilleure option.
- Tu veux changer de dimension, passer des salles de 200 à celles de 1 000 places ? Une maison de production peut apporter la crédibilité et les ressources.
- Tu veux devenir une star et atteindre le grand public ? Les grandes structures sont incontournables.
Lionel Bidabé va plus loin : « Il y a des formats d’artistes qui ne sont pas faits pour rentrer dans des maisons de production, qui sont faits pour être dans l’indépendance. »
Le danger de « scaler » trop vite
L’analogie avec les start-ups est éclairante : vouloir passer brutalement d’un modèle artisanal à un modèle industriel peut casser une dynamique qui fonctionnait. « Quand tu casses le rythme qui a été fait, c’est très compliqué de revenir à avant. »
Les différents réseaux de diffusion en France : à qui s’adresser ?
Les SMAC (Scènes de Musiques Actuelles) sont souvent le premier interlocuteur naturel. Elles programment les émergences, travaillent en saison et soutiennent le développement local.
Les scènes nationales et centres culturels ont des rythmes différents — ils programment en saison complète et ont souvent une exigence de maturité artistique plus élevée.
Les festivals thématiques (chanson, jazz, musiques du monde, métal…) ont leurs propres circuits et leurs propres décideurs.
Les associations et salles privées complètent ce tableau, notamment pour les premières dates et les petites jauges.
L’enjeu est de cartographier le réseau qui correspond à son esthétique, puis de travailler cercle par cercle pour s’y installer durablement.
Contacter un tourneur : les conseils pratiques
Un dossier complet, pas forcément long. « Le mieux, c’est un mail avec le plus d’outils possible : liens vidéos, liens audio, photos, historique de tournée. »
Ne pas survendre. Les comparaisons hallucinantes (« c’est la nouvelle Beyoncé », « le prochain Stromae ») sont rédhibitoires. « Ça c’est presque éliminatoire. »
Pas de « musicalement » en signature. C’est un signal de manque de professionnalisme qui ne passe pas.
Cibler le bon interlocuteur. La plupart des tourneurs publient leurs contacts sur leur site. Des organismes comme l’ECOSSE permettent également de trouver les acteurs légitimes du secteur.
Ce qu’il faut retenir
- Partir du local et développer son public cercle par cercle, en évitant de disperser son énergie trop tôt.
- Rester en région le plus longtemps possible — les réseaux de soutien aux artistes émergents sont là, pas à Paris.
- Réfléchir à son modèle économique avant de chercher un tourneur : toutes les structures ne conviennent pas à tous les projets.
- Construire son réseau dans la durée, parce que la diffusion est avant tout un métier humain.
La bonne nouvelle : la France est l’un des pays qui offre le plus de soutien public aux artistes en dehors de sa capitale. En région, les structures existent, les programmateurs sont accessibles, et les aides (CNM, ADAMI, SPEDIDAM, crédits d’impôt) peuvent accompagner ce développement.
Cet article est basé sur un entretien avec Lionel Bidabé, directeur de Blue Line Productions, réalisé dans le cadre des rencontres de L’Atelier de Cédric.