Musique classique et néoclassique à l’ère du streaming : comment les compositeurs touchent un nouveau public

par | Juin 17, 2026

Pendant longtemps, la musique classique a semblé condamnée à rester un univers à part : un public vieillissant, des codes intimidants, une diffusion confinée aux salles de concert et aux radios spécialisées. Or quelque chose a changé. Aujourd’hui, un adolescent peut découvrir un thème de piano de Ludovico Einaudi sur TikTok, l’écouter en boucle sur les plateformes, puis le glisser dans une playlist entre Coldplay et Damso. Le classique — et surtout sa cousine, la musique « néoclassique » — n’a jamais touché autant de monde.

Comment un genre réputé « de niche » trouve-t-il un nouveau public à l’ère du streaming, des playlists de mood et des trends TikTok ? Pour comprendre cette bascule, nous avons interrogé Pascal Bod, directeur marketing du label Decca Records (Universal Music), qui réunit des maisons mythiques comme Deutsche Grammophon, Blue Note ou Verve. Depuis vingt-cinq ans dans la musique, il observe de près la façon dont des compositeurs comme Max Richter, Ólafur Arnalds ou Ludovico Einaudi cumulent désormais des millions d’écoutes.

Derrière ce succès se cache une transformation profonde : la disparition des frontières entre les genres, l’émergence d’un nouveau mode de consommation par « ambiances », et un travail de label qui consiste moins à vendre des disques qu’à construire de véritables profils d’artistes.


Entretien avec Pascal Bod, directeur marketing de Decca Records (Universal Music), réalisé dans le cadre de l’Atelier de Cédric. Il y détaille la stratégie d’un label classique et jazz face à la révolution du streaming.


Le néoclassique : un genre qui n’est pas (vraiment) classique

La première confusion à lever concerne le mot lui-même. Le néoclassique emprunte au classique son instrumentation — le piano, les cordes — mais il s’adresse à un tout autre auditeur et obéit à d’autres règles. C’est une musique d’atmosphère, souvent instrumentale, à mi-chemin entre la pop, l’ambient et la musique à l’image.

Le néoclassique n’est pas de la musique classique. Les puristes du classique n’en écouteront peut-être pas ; d’autres qui aiment le classique aiment aussi le néoclassique. Aujourd’hui, on est beaucoup moins segmenté.

Des artistes comme Max Richter — connu pour ses musiques de films et ses œuvres minimalistes — ou Ólafur Arnalds, pianiste islandais à l’univers entre pop et musique ambiante, illustrent parfaitement ce territoire flou. Ils ne cherchent pas à séduire l’amateur de symphonies : ils créent des morceaux courts, émotionnels, parfaitement adaptés à une écoute en streaming.

Le streaming a fait sauter les frontières entre les genres

La grande nouveauté, c’est que l’auditeur d’aujourd’hui ne range plus sa musique dans des cases étanches. Une même playlist personnelle peut accueillir un thème de piano, un titre de rap et un tube de pop internationale. Pour un label spécialisé, cette dé-segmentation est une chance : elle ouvre les portes d’un public qui, hier, n’aurait jamais cliqué sur un morceau estampillé « classique ».

Une jeune personne peut intégrer du Ludovico Einaudi grâce à TikTok, trouver ce thème formidable, aller l’écouter sur les plateformes et le rentrer dans sa playlist avec Coldplay d’un côté et des artistes urbains comme Angèle ou Damso de l’autre.

Cette logique d’hybridation se retrouve jusque dans la création : reworks d’œuvres classiques, versions retravaillées avec des textures électroniques, pianos « triturés »… Le genre se nourrit des codes sonores du moment pour rester actuel.

Les playlists de mood, porte d’entrée du grand public

Le streaming a inventé un nouveau réflexe d’écoute : on ne cherche plus seulement un artiste, on cherche une ambiance. Les playlists « pour dormir », « pour se concentrer », « pour le yoga » ou « peaceful piano » sont devenues des autoroutes pour la musique néoclassique. Un titre instrumental bien placé dans une grande playlist de mood peut générer des centaines de milliers d’écoutes sans que l’auditeur connaisse même le nom du compositeur — un point d’entrée que le label apprend ensuite à transformer.

TikTok, nouvel accélérateur de découverte

Le second levier, c’est TikTok. Une simple « trend » construite autour d’un thème de piano peut relancer un morceau vieux de plusieurs années et lui offrir une seconde vie. Pascal Bod cite l’exemple d’une trend Einaudi apparue il y a deux ans et qui continue de fonctionner. Pour un label, l’enjeu n’est plus seulement d’être diffusé, mais de capter ces mouvements viraux et de les convertir en écoutes durables.

De l’audience au « profil d’artiste » : le vrai travail du label

C’est là que se joue la vraie valeur ajoutée d’une maison de disques. Avoir des millions de vues ne suffit pas : il faut transformer cette attention en carrière. Decca a ainsi signé un jeune pianiste repéré sur TikTok, doté d’une technique remarquable et d’une communauté de quatre millions d’abonnés — mais qui n’avait encore rien sorti sur les plateformes de streaming.

Maintenant, le challenge pour nous, ça va être de ramener toute cette audience TikTok vers les plateformes, en proposant des EP, puis potentiellement des albums.

Pour mener ce travail, le label s’appuie sur des chefs de projet « digitaux », une équipe promo et des directeurs artistiques chargés de sourcer de nouveaux talents directement sur les réseaux. L’objectif final reste le même, quel que soit le genre :

Notre savoir-faire, c’est de créer des profils d’artistes, de les développer — pas d’avoir des streamers sans profil.

Un genre « de niche » qui remplit pourtant les salles

Dernier paradoxe, et non des moindres : ces artistes que l’on croit cantonnés au streaming sont aussi de vraies bêtes de scène. Ludovico Einaudi enchaîne les salles Pleyel, Max Richter joue dans les philharmonies du monde entier, Ólafur Arnalds remplit l’Olympia. Le néoclassique prouve ainsi qu’un répertoire instrumental, sans tube radio évident, peut bâtir une carrière live solide — à condition d’avoir d’abord construit un public et une identité.

Pour un musicien dont l’univers est plutôt cinématique ou instrumental, démarrer par ce type de catalogue peut donc constituer une vraie stratégie : moins d’enjeu commercial immédiat qu’en pop, une ouverture naturelle vers la synchronisation et l’image, et un accès direct à l’international via les playlists.

Ce qu’il faut retenir

  • Le néoclassique n’est pas de la musique classique : c’est une musique d’ambiance, hybride, taillée pour l’écoute en streaming.
  • Le streaming a effacé les frontières entre genres : un même auditeur écoute aujourd’hui du piano, du rap et de la pop dans la même playlist.
  • Les playlists de mood (sommeil, concentration, yoga) sont la principale porte d’entrée vers le grand public.
  • TikTok agit comme un accélérateur de découverte, capable de relancer un titre même ancien.
  • Le rôle du label n’est pas de générer des streams, mais de transformer une audience en véritable profil d’artiste.
  • Le néoclassique remplit les salles : un répertoire instrumental peut bâtir une carrière live et s’exporter facilement.

Pascal Bod est directeur marketing du label Decca Records (Universal Music), qui regroupe notamment Deutsche Grammophon, Blue Note et Verve. Il accompagne le développement d’artistes classiques, jazz et néoclassiques à l’ère du streaming.

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