En vingt ans, une bonne partie des grands studios d’enregistrement parisiens ont fermé. L’enregistrement s’est déplacé dans les chambres et les home studios, avec des outils de plus en plus puissants. Alors, à quoi sert encore un studio ? Et comment en fait-on vivre un, sans argent public ?
L’Atelier de Cédric a posé ces questions à Nicolas Schauer, batteur des Wampas depuis les années 1980, ancien régisseur de tournées de stades et producteur. En 2015, avec deux associés, il a relancé un studio mythique des Landes, le Studio du Manoir, à Léon, rebaptisé Manoir de Léon. Son choix : le studio résidentiel, où l’on vient enregistrer, répéter ou écrire en vivant sur place.
La rencontre en intégralité avec Nicolas Schauer, batteur des Wampas et cofondateur du Manoir de Léon.
Pourquoi les grands studios ont fermé
Pour Nicolas Schauer, la première cause n’est pas musicale mais immobilière. Les grands studios des villes vivaient sur des baux signés vingt ou vingt-cinq ans plus tôt. Il cite l’exemple d’un loyer de 2 800 € pour 600 m². Quand ces baux arrivent à échéance, les propriétaires relouent au prix du marché, et le modèle ne tient plus. Plusieurs studios parisiens ont fermé ainsi, et le phénomène touche aussi Londres, Amsterdam ou Berlin.
La seconde cause tient aux budgets. « Aucune maison de disques ne va dépenser ce qu’elle dépensait il y a dix ans dans la fabrication d’un album. » Chaque journée de studio pèse lourd, et les labels cherchent à en faire plus en moins de temps.
Le Studio du Manoir lui-même avait fondé sa réputation dans les années 1980 et 1990 : Noir Désir, Alain Souchon, Étienne Daho, Louise Attaque y ont enregistré. Il avait fermé ses portes et se trouvait à l’abandon, promis à un promoteur immobilier, quand l’équipe l’a repris. Les nouveaux associés récupèrent les clés en janvier 2015. Quelques mois de travaux plus tard, les premiers clients arrivent : les Fréro Delavega.
Le studio résidentiel : penser d’abord à l’artiste
L’idée de départ vient de son expérience de musicien. En tant qu’utilisateur, il voyait ce qui n’allait pas dans les studios classiques : impossible de travailler aux heures que l’on veut, et un confort d’écoute pensé pour la cabine plutôt que pour les musiciens. Or la plupart des artistes ne vont en studio que tous les deux ou trois ans, et ils y arrivent avec peu d’expérience.
Le Manoir a donc été construit autour de trois personnes : l’artiste, son réalisateur et son ingénieur du son. « On n’est pas des dingues du matos. Pour faire de la bonne musique, il faut d’abord être bien » : bien dormir, bien manger, travailler au calme, dans un lieu propice à la concentration.
Cela change aussi la productivité. Il approuve une remarque formulée pendant la rencontre : dans un lieu entièrement dédié au travail, on pose en dix jours la base qu’on ferait en vingt dans un studio de ville. Il se souvient d’une équipe venue préparer une tournée : les musiciens répétaient le jour, les techniciens travaillaient la nuit leurs réglages de lumière et de son, sans personne pour leur dire à 23 heures que la journée était terminée.
Enregistrer, mais pas seulement
Un studio résidentiel ne vit pas que de l’enregistrement. Le Manoir accueille aussi :
- des répétitions et des résidences de création avant une tournée ;
- des sessions d’écriture, où certains artistes restent deux semaines sans jamais entrer dans la cabine ;
- des séminaires, y compris d’humoristes, et même des séances photo.
« On n’a pas fait de ce lieu un lieu sacré. » Cette diversité est une partie du modèle économique. Nicolas Schauer a même envisagé d’accueillir des plasticiens en résidence longue, avant d’y renoncer : les rythmes d’une résidence longue et d’une session courte ne se mélangent pas.
L’équipe a aussi choisi ce qu’elle ne fait pas. Le mixage se fait aujourd’hui souvent dans plusieurs studios, parfois par plusieurs ingénieurs, ce qui laisse peu de valeur ajoutée à un lieu unique. Le mastering demande des outils et un savoir-faire spécialisés : il vaut mieux l’envoyer chez des spécialistes. Le Manoir se concentre sur ce qu’il fait le mieux, les prises, avec une grande pièce qu’il décrit comme la meilleure pièce de batterie qu’il ait connue en treize albums.
Les chiffres d’un studio sans subvention
Le Manoir de Léon a été lancé comme une entreprise entièrement privée, sans aucune aide publique. Au départ, les objections ne manquaient pas : « c’est loin, c’est paumé, ça sert à rien, ça coûte cher ».
Nicolas Schauer donne des ordres de grandeur, tels qu’il les présentait en 2020 :
- avant sa fermeture, le studio se louait autour de 2 000 € la journée, hors hébergement et repas ;
- après la réouverture, la journée de studio avec assistant était à 650 € ;
- l’hébergement (dix chambres d’environ 30 m² avec salle de bains) était facturé à un tarif proche de l’hôtellerie.
Sa règle de prix est simple : « Moins cher, on ne tient pas. Plus cher, les gens ne viennent pas. » L’équilibre se trouve dans cet étroit couloir, et dans la capacité à remplir le calendrier.
L’analogique comme argument commercial
Un avantage est arrivé par accident. Les anciens exploitants avaient investi dans le meilleur matériel analogique de l’époque. Faute de moyens pour tout remplacer au moment du passage au numérique, ils ont gardé ces machines. C’est en partie ce qui les a fragilisés.
Des années plus tard, c’est devenu un atout. Selon Nicolas Schauer, les grands studios américains ont conservé leurs machines analogiques, et beaucoup de disques passent encore par une bande magnétique, utilisée comme une forme de compression. « Nos oreilles ont été formatées » par des disques enregistrés en analogique. Le Manoir enregistre sur Pro Tools, mais avec une console et des micros d’époque. C’est ce qui attire des artistes anglais, américains ou espagnols.
Il cite le chanteur britannique Ben Howard, venu enregistrer son troisième album, puis revenu préparer sa tournée mondiale avec une équipe de 28 personnes. Il a fallu louer des maisons autour pour les accueillir.
Home studio ou studio : pourquoi jouer ensemble compte encore
Nicolas Schauer ne rejette pas le home studio : avec de la créativité, on y fait des disques remarquables. Mais pour lui, les grands disques restent ceux où les musiciens jouent ensemble, dans la même pièce. C’est là que naissent les frottements, les dissonances et les accidents qui font la musique. Un lieu comme le Manoir, selon lui, « upgrade ta musique » bien plus qu’un logiciel.
Il insiste aussi sur un point qui intimide beaucoup d’artistes : les grands noms passés par un studio ne doivent pas faire peur. « Un album connu, avant d’être connu, il est inconnu. » Au Manoir, il racontait accueillir aussi de petits groupes qui avaient économisé pendant des mois pour venir, quitte à dormir à trois par chambre.
Un parcours d’artiste-entrepreneur
Le parcours de Nicolas Schauer éclaire ce choix. Avec les Wampas, le groupe savait qu’il serait difficile d’en vivre et voulait garder une liberté totale. Chacun a donc mené une carrière à côté, avec un seul objectif : rester disponible pour le groupe.
Lui commence par « pousser des caisses » à l’Élysée Montmartre, passe à la console, devient ingénieur du son en tournée pour Les Satellites, puis régisseur, directeur technique et directeur de production. En 1997, il est choisi pour être l’assistant et le numéro deux de la tournée française des Rolling Stones de 1998 ; il raconte avoir monté cette année-là le premier concert sur la pelouse du Stade de France. Il manage aussi les Wampas jusqu’au début des années 2000, puis devient associé d’une société de production grenobloise, Le Périscope.
Il n’a pas voulu vivre de l’intermittence. Il a préféré monter sa propre société de techniciens et de régisseurs pour être « maître de son destin ». Il en tire un conseil pour les jeunes artistes :
- Personne ne vit de sa musique au début. Il a fallu dix ans aux Wampas avant de gagner de l’argent sur un concert. Avant cela, il a été cuisinier, gardien de nuit et a enchaîné les petits boulots.
- Le statut n’est pas le but. L’intermittence est une chance propre à la France, mais la vraie question reste : comment fait-on de bons disques ?
- L’honnêteté intellectuelle vis-à-vis de son œuvre. Faire ce qu’on aime et l’assumer. « Dès qu’on commence à se dire “ça, ça va marcher”, c’est mort. »
- Le réseau se construit sur le terrain : aller voir les concerts des autres, leur dire quand c’est bien, se jeter à l’eau.
Questions fréquentes
Qu’est-ce qu’un studio d’enregistrement résidentiel ?
C’est un studio où les artistes logent sur place pendant leur séance : chambres, repas, espaces de vie. Ils peuvent ainsi travailler sans contrainte horaire et se concentrer entièrement sur leur projet. Au-delà de l’enregistrement, ces lieux accueillent souvent des répétitions, des résidences de création et des sessions d’écriture.
Combien coûte une journée dans un studio d’enregistrement professionnel ?
Les tarifs varient beaucoup selon le lieu, la pièce et le matériel. À titre d’exemple, Nicolas Schauer indiquait en 2020 une journée à 650 € avec assistant pour le Manoir de Léon, hors hébergement, contre environ 2 000 € la journée pour le même lieu une dizaine d’années plus tôt.
Pourquoi les grands studios d’enregistrement ferment-ils ?
Selon Nicolas Schauer, surtout pour des raisons immobilières : les baux anciens et peu chers arrivent à échéance dans les grandes villes, et les loyers du marché ne sont plus compatibles avec l’économie d’un studio. La baisse des budgets de production des maisons de disques pèse aussi.
Faut-il encore aller en studio quand on peut enregistrer chez soi ?
Le home studio permet de faire d’excellents disques. Le studio garde deux avantages : une pièce qui sonne et du matériel de qualité, et surtout la possibilité de jouer ensemble, au même moment, dans la même pièce. C’est souvent là que se trouve l’énergie d’un enregistrement.
Un studio d’enregistrement peut-il vivre sans subventions ?
Oui, à condition d’avoir un modèle précis. Le Manoir de Léon fonctionnait sans aucune aide publique. Il misait sur la diversité des usages (enregistrement, répétitions, écriture, séminaires), sur un prix calé au plus juste et sur un atout rare : son matériel analogique d’époque.
Ce qu’il faut retenir
- Les grands studios de ville ont souvent fermé pour des raisons immobilières, et parce que les budgets des labels ont baissé.
- Le studio résidentiel pense d’abord à l’artiste : bien dormir, bien manger, travailler sans horaire imposé.
- Il ne vit pas que de l’enregistrement : répétitions, résidences, écriture, séminaires.
- Se concentrer sur ce qu’on fait le mieux : au Manoir, les prises. Le mastering va chez des spécialistes.
- Le prix se joue dans un couloir étroit : « moins cher, on ne tient pas ; plus cher, les gens ne viennent pas ».
- Pour les artistes : personne ne vit de sa musique au début, le statut n’est pas le but, et l’honnêteté vis-à-vis de son œuvre prime.
Rencontre en ligne de L’Atelier de Cédric avec Nicolas Schauer, batteur des Wampas et cofondateur du Manoir de Léon. Les chiffres cités sont ceux qu’il donnait lors de la rencontre, en 2020. Voir aussi sa fiche de présentation, la fiche de Jordan Kouby, fondateur du studio Question de Son, et notre article sur les aides du Fonpeps pour financer une séance de studio.
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