À l’occasion d’une interview dans L’Atelier de Cédric, Philippe Cohen Solal revient sur son parcours atypique, la naissance de Gotan Project et les clés d’un succès à la fois artistique et commercial. Entre indépendance, vision et expérimentation, son témoignage offre une véritable feuille de route pour les artistes et producteurs d’aujourd’hui.
Une carrière construite entre musique et industrie
Avant Gotan Project, Philippe Cohen Solal a exploré plusieurs facettes du music business :
- Directeur artistique chez Polydor
- Music supervisor pour le cinéma et la publicité
- Producteur et compositeur indépendant
Cette double casquette – artistique et business – a façonné sa compréhension globale de l’industrie musicale. Très tôt, il réalise une chose essentielle : personne ne défendra mieux un projet que son créateur.
Face aux refus répétés des labels pour ses premières productions électroniques, il crée son propre label dès 1995. Une décision fondatrice, encore plus pertinente aujourd’hui à l’ère des artistes entrepreneurs.
Gotan Project : une “erreur de laboratoire” devenue phénomène mondial
Le projet Gotan Project naît à la fin des années 90 d’une idée simple : mélanger tango et musique électronique.
Inspiré par Astor Piazzolla, le trio tente d’abord une fusion classique… qui ne fonctionne pas. Le déclic vient d’un élément inattendu : le dub.
👉 C’est l’ajout d’effets, de delays et de textures électroniques qui va :
- casser la rigidité du tango
- créer un groove hybride
- donner naissance à une signature sonore unique
Résultat : un son totalement nouveau, aujourd’hui considéré comme un classique.
Un succès sans promo traditionnelle : la puissance du bouche-à-oreille
Contrairement aux stratégies marketing classiques, Gotan Project explose sans véritable campagne promotionnelle.
Le tournant décisif vient de Gilles Peterson qui diffuse le projet sur la BBC.
Conséquences :
- diffusion mondiale immédiate
- adoption par les DJs influents
- effet viral avant l’ère des réseaux sociaux
👉 Les premiers vinyles, pressés à 500 exemplaires, se vendent en quelques jours.
👉 L’album La Revancha del Tango atteindra ensuite plus de 3 millions de ventes.
Indépendance vs majors : une stratégie hybride gagnante
L’un des enseignements majeurs de cette interview concerne le modèle économique.
Philippe Cohen Solal adopte une approche aujourd’hui très répandue… mais visionnaire à l’époque :
1. Produire en indépendant
- maîtrise des masters
- contrôle artistique total
- liberté créative
2. S’associer avec des partenaires stratégiques
- distribution via des indépendants et majors
- licences territoriales ciblées
- collaboration avec Barclay pour certains marchés
👉 Résultat : le meilleur des deux mondes
- indépendance artistique
- puissance marketing des majors
L’importance de la vision artistique
Pour Philippe Cohen Solal, tout repose sur un élément clé : la vision.
“Si l’artiste n’a pas de vision, personne ne l’aura pour lui.”
Cette vision doit être :
- artistique (son, identité)
- stratégique (positionnement, partenaires)
- narrative (histoire racontée au public)
C’est cette clarté qui permet :
- de prendre les bonnes décisions
- de refuser les mauvais deals
- de construire un projet cohérent sur la durée
Création musicale : méthode et exigence
Le processus créatif de Gotan Project repose sur un principe simple :
👉 S’entourer des meilleurs musiciens
Philippe Cohen Solal compare cela à la cuisine :
- sans bons ingrédients → pas de grand plat
- sans bons musiciens → pas de grande musique
Le workflow :
- composition de base (mélodie, structure)
- enregistrement avec musiciens experts
- transformation en studio (édition, effets, production)
👉 Différence clé :
- musique acoustique = ce qui est joué
- musique électronique = ce qui est transformé
Artiste entrepreneur : une réalité exigeante
Être indépendant ne signifie pas seulement gagner plus. Cela implique :
- plus de responsabilités
- plus de travail
- moins de confort
Philippe Cohen Solal le résume parfaitement :
👉 “Tu travailles trois fois plus.”
Entre production, marketing, distribution et administratif, l’artiste devient une véritable entreprise.
Conseils clés pour les artistes indépendants
1. Garder ses droits le plus longtemps possible
Surtout :
- publishing
- masters
2. Choisir ses partenaires avec soin
Un mauvais deal peut détruire un projet.
3. Développer plusieurs projets
Permet :
- de prendre du recul
- de rester créatif
- de limiter les risques
4. Accepter ses limites
- collaborer avec de meilleurs talents
- ne pas vouloir tout faire seul
5. Tester et s’adapter
Si un projet ne fonctionne pas après plusieurs années :
👉 se remettre en question plutôt que s’acharner
“Outsider” : créer autrement en période de crise
Son projet récent Outsider, inspiré de Henry Darger, illustre une autre leçon essentielle :
👉 Transformer les contraintes en opportunités
Privé de concerts pendant la pandémie, il développe :
- un court-métrage
- des podcasts
- une dimension muséale
Résultat : diffusion dans plusieurs musées internationaux.
Conclusion : une leçon moderne du music business
Le parcours de Philippe Cohen Solal montre que :
- le succès peut naître de l’expérimentation
- l’indépendance est une force stratégique
- la vision est plus importante que les moyens
Et surtout :
👉 Il n’existe pas de recette unique, mais des principes solides.
Pour les artistes d’aujourd’hui, son expérience reste plus actuelle que jamais :
créer, tester, s’entourer… et surtout, garder le contrôle de son projet.



