Chaque année, des dizaines d’artistes du monde entier sont sélectionnés pour participer aux Trans Musicales de Rennes — l’un des festivals de découverte musicale les plus influents au monde. Mais être choisi par Jean-Louis Brossard, son fondateur légendaire, ne signifie pas seulement monter sur scène à Rennes en décembre. Cela ouvre les portes d’un programme d’accompagnement artistique complet : entretien de diagnostic, résidence, expert sur mesure, atelier communication, captation vidéo professionnelle et tournée dans le Grand Ouest.
Sandrine Poutrel, Directrice de production artistique des Trans Musicales, est au cœur de ce dispositif. Elle coordonne l’ensemble du programme d’accompagnement tout en gérant la production artistique du festival lui-même — 88 à 90 groupes internationaux, des budgets à négocier, des contrats, de la logistique. Une machine bien huilée, au service d’une seule ambition : révéler les artistes de demain.
Dans cet entretien, elle détaille les coulisses d’un programme que beaucoup d’artistes ignorent encore — et explique, concrètement, comment se faire remarquer par un festival de cette envergure.
Cet article est issu d’une interview réalisée dans le cadre de l’émission L’Atelier de Cédric. Retrouvez l’intégralité de l’entretien avec Sandrine Poutrel ci-dessous.
Les Trans Musicales de Rennes : bien plus qu’un festival
Fondées par Jean-Louis Brossard, les Trans Musicales de Rennes occupent une place à part dans le paysage musical mondial. Ce n’est pas un festival de confort : c’est un festival de découverte, construit autour de coups de cœur artistiques et d’une vision radicalement indépendante. Chaque édition révèle des artistes souvent inconnus du grand public, issus de scènes émergentes des quatre coins du monde.
Mais les Trans Musicales, c’est aussi une structure permanente — l’ATM (Association Trans Musicales) — qui travaille toute l’année. Et au sein de cette structure, le programme d’accompagnement artistique est l’un des piliers les moins visibles… mais les plus déterminants pour les artistes sélectionnés.
« On accompagne des artistes qu’on a repérés dans leurs petites salles, qu’on a suivis, et qu’on a décidé de soutenir concrètement — pas seulement en les programmant, mais en les aidant à structurer leur projet. »
Directrice de production artistique : un rôle pivot
Le titre de Sandrine Poutrel — Directrice de production artistique — recouvre en réalité deux missions distinctes. D’un côté, elle gère la production du festival lui-même : budgets artistiques, négociation des cachets avec les agents, contrats, hébergement, transport. Chaque année, ce sont 88 à 90 groupes venus du monde entier à coordonner.
De l’autre, elle pilote le programme d’accompagnement artistique — une sorte de « fabrique d’artistes » qui suit les groupes sélectionnés sur plusieurs mois, de l’été jusqu’au festival en décembre. Et c’est cette deuxième mission qui nous intéresse ici.
Le programme d’accompagnement : étape par étape
La sélection : le coup de cœur de Jean-Louis Brossard
Tout commence par la sélection. Et ici, pas d’appel à candidatures classique, pas de dossier à remplir. Les artistes intégrés au programme d’accompagnement sont ceux que Jean-Louis Brossard et Mathieu Gervet, directeur adjoint, ont repérés et choisis par coup de cœur — lors de concerts dans de petites salles, en écoutant des maquettes envoyées spontanément, ou en suivant des scènes locales depuis des années.
« Jean-Louis Brossard sillonne les petites salles toute l’année. C’est comme ça qu’on repère les artistes. La sélection est très personnelle, très intuitive — c’est vraiment une histoire de coup de cœur. »
C’est pour cela que Sandrine Poutrel insiste sur un conseil essentiel : se faire connaître avant de chercher à être programmé. Envoyer un CD ou un vinyle physique par la poste à l’ATM (10-12 rue Jean-Guéhenno, Rennes 35000), se montrer sur les scènes locales et régionales, rencontrer les professionnels en festival — pas en bureau parisien.
L’entretien de diagnostic : trois heures pour tout mettre à plat
Une fois sélectionné pour le programme, la première étape est un entretien approfondi de trois heures. Ce n’est pas un simple échange de bienvenue : c’est un diagnostic complet de l’artiste, de son projet artistique, de son état d’avancement, de ses forces et de ses fragilités.
L’objectif est de comprendre où en est l’artiste — artistiquement, humainement, économiquement — pour construire un accompagnement vraiment sur mesure dans les étapes suivantes. Cet entretien est mené par l’équipe des Trans Musicales, avec une écoute attentive et sans jugement.
La résidence à l’UBU : travailler son set
Vient ensuite une résidence de 3 à 4 jours à l’UBU, la SMAC de Rennes. Les artistes disposent de la salle et du matériel pour travailler, répéter, affiner leur set scénique. C’est un espace de travail professionnel, dans des conditions réelles de scène.
Cette résidence est aussi un moment de préparation aux étapes suivantes : la Tournée des Trans et la programmation au festival. Il s’agit de travailler la performance live, pas seulement les morceaux.
L’expert extérieur : un regard sur mesure
L’une des particularités du programme est la présence d’un expert extérieur — mais pas le même pour tous les artistes. L’équipe des Trans Musicales choisit cet expert en fonction des besoins spécifiques identifiés lors de l’entretien de diagnostic : un programmateur, un tourneur, un directeur artistique, un spécialiste de la communication…
Cet expert vient observer les artistes, échanger avec eux, et apporter son regard professionnel sur leur projet. C’est un accompagnement vraiment individualisé, à l’opposé d’un dispositif standardisé.
L’atelier communication et identité : savoir défendre son projet
Un autre volet essentiel du programme : un atelier de communication et de défense d’identité artistique. Les artistes y travaillent avec un professionnel sur la façon dont ils se présentent — leur bio, leur pitch, leur image, leur capacité à raconter leur projet de manière convaincante à des programmateurs ou des tourneurs.
« Beaucoup d’artistes font une musique extraordinaire mais ne savent pas comment en parler. Cet atelier, c’est aussi ça : apprendre à défendre son projet, à le raconter avec clarté et conviction. »
Dans l’industrie musicale, cette compétence est souvent décisive. Un artiste qui ne sait pas présenter son projet aura du mal à convaincre un programmateur, même avec des morceaux excellents.
La captation vidéo live professionnelle : un outil de promotion durable
Les Trans Musicales produisent également une captation vidéo live professionnelle pour chaque artiste accompagné. Cette vidéo est réalisée dans des conditions techniques de qualité — lumières, son, cadrage — et devient un outil de promotion que l’artiste peut utiliser auprès de programmateurs, tourneurs, journalistes.
Dans un secteur où la vidéo live est devenue un outil de démarchage incontournable, cette captation représente une aide concrète et durable — bien au-delà du festival lui-même.
La Tournée des Trans : cinq dates en Grand Ouest
Avant le festival de décembre, les artistes accompagnés participent à la Tournée des Trans — cinq dates dans le Grand Ouest, en première partie d’autres artistes. Cette tournée est conçue comme une mise en situation réelle : les artistes se rodent sur scène, face à un public, dans des salles professionnelles.
C’est aussi une façon de tisser des liens avec les structures du réseau — les SMACs, les salles de musiques actuelles, les équipes techniques. Des contacts qui peuvent s’avérer précieux pour la suite de la carrière.
La programmation au festival : l’aboutissement
Le programme se conclut par ce pour quoi tout a commencé : la programmation des artistes aux Trans Musicales. Ceux qui ont suivi l’ensemble du parcours d’accompagnement jouent sur les scènes du festival en décembre — devant un public de professionnels, de journalistes et de spectateurs venus du monde entier.
Pour beaucoup d’artistes, être programmé aux Trans Musicales représente un tournant. Le festival est une vitrine internationale : des programmateurs étrangers, des agents, des labels y viennent spécifiquement pour découvrir de nouveaux talents.
S’inscrire dans un écosystème plus large
Les Trans Musicales ne sont pas une exception : elles s’inscrivent dans un réseau dense de structures qui soutiennent les artistes émergents en France. Sandrine Poutrel cite notamment :
- Les Chantiers des Francos (La Rochelle) : dispositif d’accompagnement du Printemps de Bourges
- Les Inouïs du Printemps de Bourges : tremplin national très reconnu
- Le Label Charrues (Carhaix) : accompagnement par le festival des Vieilles Charrues
- Les 97 SMACs labellisées en France : salles de musiques actuelles présentes sur tout le territoire, avec souvent des résidences et des dispositifs de soutien aux artistes
- Les mutualisations régionales : productions partagées entre structures pour soutenir des artistes sur leur territoire
Ces structures forment un maillage solide. Un artiste qui s’y inscrit — en commençant par sa région avant de viser Paris — maximise ses chances d’être repéré, accompagné et développé dans de bonnes conditions.
Comment se faire repérer par les Trans Musicales ?
Sandrine Poutrel est directe sur ce point : il n’y a pas de recette miracle, mais il y a des pratiques qui font la différence.
Première chose : envoyer un support physique par courrier postal. Jean-Louis Brossard écoute encore les CD et vinyles reçus à l’ATM — une pratique rare et donc remarquée. L’adresse : ATM, 10-12 rue Jean-Guéhenno, Rennes 35000.
Deuxième chose : jouer, jouer, jouer. Se produire dans les petites salles, les festivals régionaux, les soirées professionnelles. C’est là que les programmateurs viennent chercher leurs coups de cœur.
Troisième chose : rencontrer les professionnels en personne, dans les festivals et les événements de la filière — et ne pas attendre d’avoir une carrière établie pour le faire. Les Trans Musicales, le MaMA, le Printemps de Bourges… ces événements sont ouverts aux artistes.
Enfin : s’inscrire dans la durée. Être repéré par les Trans Musicales peut prendre des années. La régularité, la persévérance et la cohérence artistique sont les seuls raccourcis qui fonctionnent vraiment.
Ce qu’il faut retenir
- Le programme d’accompagnement des Trans Musicales est complet et sur mesure : entretien de diagnostic (3h), résidence à l’UBU (3-4 jours), expert extérieur individualisé, atelier communication, captation vidéo live professionnelle, Tournée des Trans (5 dates) et programmation au festival.
- La sélection se fait par coup de cœur de Jean-Louis Brossard et Mathieu Gervet — pas par appel à candidatures. Il faut être visible sur les scènes et envoyer des supports physiques par la poste à l’ATM.
- Les Trans Musicales s’inscrivent dans un écosystème dense : SMACs, Chantiers des Francos, Inouïs du Printemps de Bourges, Label Charrues — autant de structures à solliciter avant de viser Paris.
- La captation vidéo live produite par les Trans Musicales est un outil de promotion durable : elle peut servir pendant des années pour démarcher des programmateurs et des tourneurs.
- Être programmé aux Trans Musicales, c’est accéder à une vitrine internationale : des professionnels du monde entier y viennent spécifiquement pour découvrir de nouveaux talents.
- Le conseil le plus concret de Sandrine Poutrel : jouer en salle, envoyer un CD par la poste à Rennes, et s’inscrire dans la durée — il n’y a pas de raccourci, mais il y a un chemin.
Sandrine Poutrel est Directrice de production artistique des Trans Musicales de Rennes (ATM). Elle gère la production artistique du festival — 88 à 90 groupes internationaux par édition — et coordonne le programme d’accompagnement artistique destiné aux artistes émergents sélectionnés par le festival.