Derrière chaque artiste qui performe sur scène ou cumule des millions de streams, il existe un écosystème administratif et financier que presque personne ne voit. Royalties non perçues, dépôts à la SACEM jamais effectués, contrats signés sans comprendre ce qu’ils impliquent réellement : les lacunes du back-office artistique coûtent cher, parfois très cher, même aux artistes les plus confirmés.
Kahina Khimoune est fondatrice de Kaina Agency. Après 20 ans dans l’industrie musicale — dont 14 années aux côtés de David Guetta —, elle s’est spécialisée dans ce que peu de professionnels osent nommer clairement : le back-office opérationnel d’une carrière artistique. Gestion de catalogue, suivi des royalties, dossiers de subvention, structuration juridique : autant de missions qui font la différence entre un projet pérenne et un château de cartes.
La question centrale de cet entretien est simple, mais rarement posée : à quel moment un artiste doit-il vraiment s’occuper du back-office de son projet — et que se passe-t-il quand il ne le fait pas ?
Cet échange avec Kahina Khimoune a été enregistré dans le cadre de l’Atelier de Cédric, une série de rencontres avec des professionnels du music business. Kahina est fondatrice de Kaina Agency, spécialisée en artist services, label management, structuration et stratégie digitale. Elle accompagne des artistes à différents stades de développement, dont David Guetta depuis 2009.
Le back-office : « le nerf de la guerre » que les artistes sous-estiment
Le terme « back-office » est rarement utilisé dans le monde de la musique. On parle de management, de booking, de distribution — mais rarement de ce qui se passe en coulisses du côté administratif et financier. C’est pourtant là que réside une grande partie de la valeur d’un projet artistique.
Kahina Khimoune le résume sans détour. Le suivi des royalties, la gestion des déclarations, l’organisation des contrats — tout cela, c’est « le nerf de la guerre ». Pas très glamour, mais absolument déterminant. « On peut être le plus créatif possible. Si derrière on n’a pas les bases solides de l’édifice, on ne peut pas aller jusqu’au bout. »
Ce qu’elle observe dans sa pratique quotidienne dépasse largement ce qu’on attendrait de jeunes artistes inexpérimentés. Des rappeurs confirmés, avec des millions de disques vendus à leur actif, n’avaient jamais déposé un seul titre à la SACEM. Des artistes signés en édition qui ne comprenaient pas les termes de leur propre contrat. Des projets construits sur des fondations bancales, qui s’effondrent précisément parce que personne n’a vérifié les bases.
« J’ai eu des artistes confirmés — des rappeurs qui vendaient des millions de disques — et qui n’avaient déposé aucun titre à la SACEM. C’est un virus chronophage général. Cette administration est compliquée à faire, compliquée à gérer, et ce n’est la priorité dans l’esprit de personne. »
Son titre sur LinkedIn, « artiste problem solveur », dit tout. Kahina ne se positionne pas comme une productrice ou une manager au sens classique du terme. Elle intervient là où les artistes n’ont pas le temps d’aller — ou ne savent pas qu’il faudrait aller.
Faire vivre un catalogue : royalty tracking et gestion de patrimoine
L’une des missions centrales de Kaina Agency — en particulier sur des projets de l’envergure de David Guetta — c’est ce qu’on appelle le label management : gérer activement un catalogue musical dans la durée.
Pour Kahina, un catalogue n’est pas qu’un simple répertoire de titres. C’est un patrimoine. « Quand on crée un enregistrement, on a créé une œuvre de l’esprit et on a produit quelque chose — c’est du patrimoine. Les jeunes artistes, même pas que jeunes d’ailleurs, n’ont souvent pas conscience de ça. »
Comme tout patrimoine, il demande une gestion rigoureuse, des outils, et surtout une vigilance constante. « L’idée de monter une société, c’est de faire vivre un catalogue et de le revendre à terme. Il y a des étapes à respecter : une organisation, les royalty statements, la rémunération des artistes et des producteurs. »
Le royalty tracking — le suivi systématique de toutes les diffusions pour s’assurer que les droits remontent correctement — est une mission aussi discrète qu’indispensable. « Plus on a de diffusion, plus il faut aller traquer. Ça peut représenter des sommes importantes. » Ce travail de fond, souvent délégué ou tout simplement négligé, est pourtant celui qui garantit qu’un artiste touche réellement ce qu’il a gagné.
L’autre dimension, souvent sous-estimée, c’est l’organisation préalable : être bien inscrit auprès de tous les organismes concernés (SACEM, ADAMI ou SPEDIDAM selon le rôle, SCPP ou SPPF pour les producteurs, CNM depuis 2020), tenir ses déclarations à jour, gérer ses contrats en ordre. « Ce sont les rails de la SNCF. Le réseau est en place — il suffit de savoir s’y engager. »
« Je fais exactement tout ce que les artistes n’ont pas le temps de faire, de manière à les alléger de cette charge mentale pour qu’ils soient les plus performants en studio et en live. Le plus beau retour que je puisse avoir, c’est quand un artiste me dit : c’est grâce à toi que j’arrive à faire une meilleure musique. »
Structuration juridique : ni trop tôt, ni trop tard
La question que Kahina entend le plus souvent : « À quel moment est-ce que je dois monter une société ? » Sa réponse va à l’encontre d’une idée reçue très répandue dans le milieu.
Monter une structure trop tôt, c’est créer des frais fixes — environ 5 000 € par an minimum — sur un projet qui n’en génère pas encore assez pour les absorber. Son seuil indicatif : en dessous de 20 000 à 30 000 € de chiffre d’affaires annuel, une auto-entreprise permet déjà d’aller très loin. « Avec une SASU on peut déjà aller très loin — faire de la production de spectacle et de disque. »
L’autre idée à déconstruire : monter une société pour accéder aux subventions. « J’ai souvent des personnes qui viennent me dire : je vais monter une société parce que j’espère avoir une subvention. Mais si on ne l’a pas, comment ça se passe ? » Les subventions — notamment celles du CNM — sont conçues pour aider des projets qui pourraient exister sans elles, pas pour financer des structures fragiles.
Le budget du CNM a d’ailleurs été divisé par trois récemment, réduisant drastiquement les enveloppes disponibles. Kahina recommande le site monprojetmusique.fr pour identifier les aides disponibles selon son profil. L’aide à l’autoproduction de la SACEM (6 000 €, avec un bonus de 4 000 € pour les showcases) reste l’une des plus accessibles pour les artistes individuels — à condition d’être bien inscrits et d’avoir un projet solide à présenter. « Ce n’est pas un guichet automatique. Il y a des commissions, des jurys. L’objectif, c’est d’aider des gens qui veulent vraiment faire ça de leur vie. »
David Guetta et Terre Noire : deux échelles, le même travail de fond
Ce qui frappe dans le parcours de Kahina, c’est qu’elle applique exactement la même rigueur de back-office à un artiste de la stature de David Guetta et à un projet émergent comme Terre Noire. Les outils, les réflexes, les exigences d’organisation — tout est identique. Seule l’échelle change.
Quatorze ans aux côtés de David Guetta lui ont donné une leçon essentielle, qu’elle applique avec tous ses artistes : « La confiance n’exclut pas le contrôle. » Même à ce niveau, chaque contrat doit être compris, pas seulement signé. Chaque étape d’un deal — comme les six mois qu’a pris la signature d’un contrat chez BMG Europe pour l’un de ses artistes — doit impliquer l’artiste dans la compréhension réelle de ce qu’il engage.
« Je prends le temps de leur expliquer tout ce qu’on fait. La plupart des litiges que j’entends, c’est ça : la négligence. Pas la mauvaise foi — la négligence. » David Guetta, lui, reste un modèle de l’artiste entrepreneur : impliqué dans les détails de son business, curieux, qui comprend son écosystème même quand il pourrait se permettre de tout déléguer. « Il est extrêmement travailleur. Il m’a appris que même quand on peut se permettre de ne pas s’en occuper, on s’en occupe quand même. »
Réseaux sociaux et TikTok : l’artiste lui-même, meilleur communicant
Kaina Agency propose également un accompagnement en stratégie digitale — notamment pour les sorties et les campagnes de sponsorisation. Et sur ce terrain, Kahina a une conviction nette : TikTok est aujourd’hui « the place to be » pour la musique, avec les meilleurs retours observés en termes de performance des contenus sponsorisés.
Mais avec une nuance immédiate : « C’est la qualité du contenu qui prime. On peut avoir toutes les stratégies du monde, si le contenu n’est pas là, ça ne marche pas. » La première question qu’elle pose quand un artiste lui demande de gérer de la sponsorisation : quel contenu on a ? Sur quelle base on travaille ?
Au-delà du sponsoring, une conviction s’est consolidée au fil des années : l’artiste lui-même reste le meilleur communicant sur ses propres réseaux. Pas parce qu’il devrait tout dévoiler de sa vie privée, mais parce que la proximité, les coulisses, le processus de création — c’est précisément ce que les fans cherchent. « Les réseaux sociaux, c’est quelque chose avec lequel l’artiste doit composer. Mais il doit surtout se sentir à l’aise avec ça. Je le fais parce que j’assume — pas parce qu’on me l’a dit. »
Ce qu’il faut retenir
- Le back-office artistique (royalty tracking, dépôts SACEM, gestion des contrats) est le fondement invisible de toute carrière pérenne — même des artistes très confirmés le négligent systématiquement.
- Un enregistrement musical est un patrimoine. Il doit être déclaré, suivi et valorisé dans la durée, avec l’objectif de le faire vivre et, à terme, de pouvoir le valoriser.
- Monter une structure avant 20 000–30 000 € de CA annuel est généralement prématuré. L’auto-entreprise permet déjà de produire des disques et des spectacles sans frais fixes excessifs.
- Les subventions ne sont pas des guichets automatiques : le budget CNM a été divisé par trois, et les aides sont conçues pour des projets qui pourraient exister sans elles.
- La confiance n’exclut pas le contrôle : comprendre son écosystème, ses contrats et ses droits est la seule protection efficace contre les litiges — peu importe le niveau de l’artiste.
- TikTok est la plateforme de référence pour la musique en matière de sponsorisation de contenu aujourd’hui, mais la qualité du contenu prime sur toute stratégie.
Kahina Khimoune est fondatrice de Kaina Agency, agence spécialisée en artist services, label management, conseil en structuration juridique et stratégie digitale. Après avoir travaillé chez Radio FG puis à Londres, elle a rejoint l’équipe de David Guetta en 2009 et l’accompagne depuis 14 ans. Elle travaille aujourd’hui avec des artistes à différents stades de développement, dont Terre Noire.