Chanter en anglais quand on est artiste français : liberté créative, playlists internationales et quotas radio

par | Juin 14, 2026

Pour beaucoup d’artistes français qui font de l’électronique, de la pop ou de tout ce qui se situe entre les deux, la question de la langue se pose tôt ou tard. Rester en français — avec la proximité émotionnelle avec le public local, les quotas radio, la reconnaissance immédiate des paroles — ou chanter en anglais, qui impose d’autres règles du jeu mais ouvre des portes que le français ne peut pas toujours franchir ? Kazy Lambist, artiste électro-pop basé à Montpellier et signé sur le label Cinq7 (groupe Wagram), a tranché dès ses débuts. Non pas par calcul, mais parce que ça lui semblait évident.

Dans cette interview réalisée en direct, il explique pourquoi l’anglais lui offre une liberté créative que le français ne lui donnerait pas, ce que ce choix a changé concrètement pour sa diffusion en radio, comment il a trouvé son public sur les playlists internationales, et pourquoi réussir depuis Montpellier — à trois heures et demie de Paris — lui convient parfaitement.

Une conversation sans filtre sur une décision que des centaines d’artistes français s’apprêtent à prendre, souvent sans en mesurer toutes les dimensions — dans un sens comme dans l’autre.


Cet article est basé sur une interview de Kazy Lambist (Cinq7) réalisée en direct par Cédric dans le cadre de Tempo Formation. Les propos ont été reformulés et enrichis pour une lecture optimale.


L’anglais, une langue de liberté — pas un calcul

Quand on demande à Kazy Lambist pourquoi il chante en anglais, sa réponse ne tourne pas autour des playlists ou des algorithmes. Elle tourne autour des sensations. « L’anglais, parce que ça allait dans le sens où j’avais envie que ce soit une musique qui me permette de quitter mon quotidien, de ne plus être dans des considérations terre-à-terre. C’est pas ma langue donc c’était un moyen de justement se libérer. » Une façon de faire entrer la musique dans un espace un peu flottant, détaché du réel — exactement là où il voulait emmener ses auditeurs.

Ce que l’anglais lui permet surtout, c’est une certaine distance avec lui-même. Les mots deviennent des sons autant que des sens. La mélodie prend le dessus sur le message. Et pour un artiste qui fait de l’électro-pop — une musique pensée pour être ressentie d’abord, comprise ensuite — c’est une cohérence artistique totale.

« J’arrive à me cacher derrière l’anglais et j’avoue que ça me déplaît pas. »

Ce n’est pas un aveu de lâcheté. C’est une honnêteté rare. Beaucoup d’artistes francophones qui chantent en anglais font exactement la même chose, sans le formuler aussi clairement. L’anglais protège. Il crée une couche entre l’artiste et ce qu’il exprime — une couche qui permet d’oser davantage, d’aller dans des espaces émotionnels qu’on n’aurait pas explorés dans sa langue maternelle. Et il ajoute : « J’essaie de ne pas être dans le calcul. Je pense qu’il faut faire quelque chose qui plaît d’abord et avant tout à l’artiste. »

Ce que ça change concrètement pour les playlists et l’international

La conséquence directe de ce choix sur les playlists de streaming est réelle. L’électro-pop en anglais circule sur des playlists internationales qui ne se posent pas la question de la langue — elles cherchent un son, une ambiance, une énergie. Et Kazy Lambist a trouvé sa place dans ces sélections.

« Si je chantais en français, j’aurais beaucoup plus de mal à entrer dans les grosses playlists à l’international. En anglais, ça ouvre aussi des avantages. »

Ce n’est pas théorique. Il a tourné en Allemagne, aux États-Unis, en Turquie, en Espagne — des marchés où une chanson en français aurait eu beaucoup plus de mal à s’imposer naturellement. Ce n’est pas que le français est une barrière absolue, mais l’anglais supprime une friction. Les programmateurs de salles étrangères, les superviseurs de playlists locales, les organisateurs de festivals n’ont pas besoin de « traduire » le projet mentalement : ils entendent une musique électronique chantée en anglais, et ça s’inscrit directement dans leur référentiel.

« Je fais une musique qui se place facilement, qu’on peut entendre dans les bars et dans les magasins de vêtements. L’électro-pop française, ya un truc où même à l’étranger ça circule comme ça, cette playlist. » La Française Touch — Daft Punk, Air, Cassius, et une nouvelle génération dont il fait partie — a une identité mondiale précisément parce qu’elle n’a jamais été prisonnière de la langue française.

Les quotas radio en France : le revers de la médaille

L’envers du décor, en France, c’est la radio. La loi impose aux radios musicales diffusant plus de la moitié de musique de passer au minimum 40 % de chansons d’expression française — avec des obligations renforcées pour les nouvelles productions et les nouveaux talents. Un artiste qui chante en anglais ne rentre pas dans ces quotas, et donc, sauf exception, ne sera pas programmé sur les grandes radios françaises.

« En France, on passe pas beaucoup à la radio souvent, parce qu’on n’est pas dans les quotas. Ça passe beaucoup sur internet depuis le début de mon projet. »

Pour Kazy Lambist, ce n’est pas un regret — c’est une réalité qu’il a intégrée dès le départ. Son public s’est constitué en ligne, via les playlists de streaming, les blogs musicaux et le bouche-à-oreille numérique. Radio Nova lui avait pourtant plébiscité un titre très tôt dans sa carrière — mais Nova est une radio de niche, réputée pour son ouverture aux musiques du monde et aux artistes atypiques, moins contrainte dans son positionnement que les hits radios. Pour les grandes radios généralistes, la langue reste un verrou de fait.

Choisir l’anglais, c’est donc faire un arbitrage conscient : moins de visibilité radio en France, plus d’accessibilité sur les marchés internationaux. Pour certains projets, cet arbitrage est évident. Pour d’autres, il peut être fatal à une carrière pensée pour le marché domestique.

L’accent français en anglais : arrêtez la fixette

L’une des peurs les plus courantes chez les artistes français qui envisagent de chanter en anglais, c’est l’accent. Kazy Lambist a un avis tranché là-dessus, et il ne mâche pas ses mots : « Je trouve que quand on est parfois dans des fixettes genre ‘attention à l’accent’, tout le monde a un accent à la fin. »

Il cite Jean-Sébastien Tellier, dont l’accent français assumé en anglais fait partie intégrante de l’identité artistique. L’accent n’est pas un défaut à corriger — c’est une couleur, une texture. Certains accents étrangers en anglais sont perçus comme charmants, voire distinctifs. La question n’est pas d’éliminer l’accent, mais d’être à l’aise avec ce qu’on produit.

La même logique s’applique à d’autres « fixettes » du milieu. L’auto-tune, par exemple, qu’il évoque aussi : outil ou aveu de faiblesse ? Pour lui, la réponse est simple. « Quand c’est bien fait, c’est cool. » Sa propre technique — doubler et superposer les prises vocales — crée parfois cet effet texturé qui peut faire penser à un traitement automatique, mais peu importe l’outil si le résultat sert la musique. L’obsession des détails techniques finit souvent par étouffer l’essentiel : est-ce que ça fonctionne musicalement, est-ce que ça touche les gens ?

« On fait des fixettes sur l’accent, sur l’auto-tune — et après tout le monde en entend partout. Alors qu’en fait non. »

Et le français, alors ? Une porte entrouverte, pas fermée

Kazy Lambist a écrit des chansons en français. Elles ont été supprimées depuis. « J’en ai fait, j’en ai même sorti. Mais elles ont été bien supprimées depuis. » Pas parce que c’était mauvais, mais parce que ça ne lui correspondait pas encore — ou ne correspondait pas à l’identité qu’il construisait.

Le problème fondamental avec le français, pour lui, est d’ordre linguistique et psychologique : chaque mot compte davantage. « Le problème de chanter en français c’est que chaque mot a beaucoup plus d’importance. C’est ma langue maternelle donc pour que je sois satisfait du morceau, ça va être beaucoup plus dur. » En anglais, il peut laisser passer une formulation approximative si la mélodie est juste. En français, chaque syllabe est jugée inconsciemment avec la sévérité d’un locuteur natif — y compris par lui-même.

Il n’exclut pas d’y revenir un jour, quand il le ressentira naturellement. Mais il refuse de se forcer. « Je le ferai si j’en ressens le besoin. » Et il ajoute une observation qui sonne juste : beaucoup d’artistes francophones qui chantent en anglais le font précisément pour cette raison de protection, sans toujours l’admettre. Lui le dit clairement. C’est une forme d’intégrité artistique rare.

Réussir à l’international depuis Montpellier — sans passer par Paris

Le deuxième grand enseignement de ce parcours, c’est que la carrière internationale peut se construire depuis la province — à condition d’avoir un son qui voyage. Kazy Lambist travaille depuis chez lui à Montpellier, dans son appartement qui lui sert de studio. Il a choisi de ne pas s’installer à Paris, et il assume pleinement ce choix.

« Je suis à trois heures et demie de train [de Paris] et je centralise qu’en fait les rendez-vous avec les gens que je veux voir en une journée. Je boucle les rendez-vous et je gagne énormément en conditions de vie aussi. »

L’espace, le calme, la possibilité d’avoir un studio chez soi sans payer un loyer parisien — tout ça compte dans un processus créatif qui est essentiellement solitaire. « J’ai pas besoin d’eux, j’ai plus d’espace pour le même prix. Et ça, ça compte beaucoup. Je peux avoir mon studio chez moi. » Il reconnaît les avantages de Paris : le réseau, les soirées, les collaborations qui naissent de rencontres informelles. Mais ces avantages peuvent être capturés en un ou deux aller-retours par mois, sans subir les inconvénients au quotidien.

Ce modèle — ville de province comme base de création, Paris comme lieu de rendez-vous ponctuels, international comme terrain de jeu — devient de plus en plus viable à l’ère du streaming et des réseaux sociaux. Le son qui voyage n’a pas besoin d’être fabriqué dans la capitale pour être entendu dans le monde entier.

Ce qu’il faut retenir

  • Chanter en anglais doit avant tout répondre à une cohérence artistique — pas être une stratégie de playlists déguisée. Si la musique appelle l’anglais, ça se sent. Si c’est forcé, ça se sent aussi.
  • L’anglais ouvre naturellement les playlists internationales et les scènes à l’étranger, là où le français crée une friction supplémentaire — que certains projets peuvent surmonter, d’autres non.
  • Les quotas radio français sont une réalité concrète : chanter en anglais, c’est renoncer à la grande radio généraliste en France. Ce n’est pas dramatique si le projet vit en ligne — mais il faut l’anticiper.
  • L’accent français en anglais n’est pas un obstacle. C’est une couleur. Les fixer sur la correction phonétique à outrance fait souvent perdre ce qui rend un artiste singulier.
  • Le français exige davantage des artistes francophones : chaque mot pèse plus, l’exposition personnelle est plus grande. Chanter en anglais n’est pas une fuite — c’est parfois la condition pour oser.
  • Construire une carrière internationale depuis la province est possible dès lors que le son est exportable. Paris est utile pour le réseau — pas indispensable comme adresse permanente.

Kazy Lambist (Arthur) est un artiste électro-pop basé à Montpellier, signé sur le label Cinq7 (groupe Wagram). Son développement live est assuré par l’agence À Gauche de la Lune, son management par Loïc Lepillet, son édition par Wagram Musique. Il a démarré sa carrière sur SoundCloud avant de remporter le tremplin Inrocks Lab et de s’imposer sur les scènes européennes et américaines.

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