Comment intéresser un journaliste musical : ce qu’attend vraiment la presse

par | Juin 14, 2026

Il reçoit entre 80 et 100 mails par jour. Des communiqués, des présentations d’artistes, des invitations à des écoutes, des relances. Et pourtant, Samuel Degasne répond. Pas à tout. Mais à ce qui lui parle. Journaliste indépendant travaillant pour Rolling Stone France et Longueur d’Onde, il cumule plus de vingt ans d’expérience dans la presse musicale française. Un profil rare dans un secteur où les journalistes dédiés se font de plus en plus rares — et les attachés de presse, de plus en plus nombreux.

Pour les artistes indépendants et les professionnels de la communication musicale, la question n’est plus de savoir si la presse est encore utile — elle l’est. Elle est de comprendre comment fonctionne vraiment un journaliste musical aujourd’hui, et ce qui peut déclencher son intérêt malgré une boîte mail saturée. C’est précisément ce que Samuel Degasne a décrypté lors d’une rencontre avec Cédric, dans le cadre de l’Atelier de Cédric.

Du ciblage des envois à l’importance du clip avant l’album, en passant par la notion de storytelling et la place du rock dans les médias, ce journaliste multi-casquettes partage sa lecture sans filtre d’un métier en pleine mutation.


Entretien avec Samuel Degasne, journaliste musical indépendant (Rolling Stone France, Longueur d’Onde, chaîne YouTube Une Chanson, Une Addition), réalisé dans le cadre de l’Atelier de Cédric. Cette émission explore en direct les coulisses du music business avec des professionnels de la filière.


100 mails par jour : la réalité d’un journaliste musical

Le chiffre est parlant : Samuel Degasne reçoit environ une centaine de mails d’attachés de presse chaque jour. Ce flux n’est pas le signe d’un dysfonctionnement — il reflète une réalité structurelle bien connue de la filière : il existe en France davantage d’attachés de presse musicaux que de journalistes musicaux.

Cette asymétrie s’est creusée au fil des années avec la disparition progressive des journalistes en pied — entièrement dédiés à un seul média. Aujourd’hui, la plupart travaillent pour plusieurs titres simultanément, parfois tout en animant leurs propres supports : podcasts, chaînes YouTube, newsletters. Samuel Degasne lui-même collabore avec Rolling Stone France, Longueur d’Onde (magazine distribué en France, au Québec et en Belgique), et anime la chaîne YouTube Une Chanson, Une Addition, comptant plus de 130 épisodes consacrés à l’histoire d’une chanson.

Dans ce contexte, un message générique, sans ciblage, sans personnalisation, se noie dans la pile. Ce n’est pas une question de mauvaise volonté : c’est une question de volume. Et c’est précisément ce que la plupart des artistes et équipes promo sous-estiment.

Ce qui fait vraiment sortir un artiste du lot

Comment un journaliste musical choisit-il ses sujets ? Samuel Degasne identifie deux voies principales. La première passe par les attachés de presse — ceux qui ciblent juste, qui connaissent les sensibilités éditoriales du journaliste, et qui savent quand contacter qui. La seconde est plus organique : les sujets émergent parfois sans sollicitation, à force de croiser un nom chez des confrères, d’aller en concert, de traverser des festivals.

Cette observation est fondamentale pour comprendre pourquoi la présence sur le terrain — concerts, festivals, événements professionnels — reste une stratégie de développement efficace. Un artiste vu sur scène par un journaliste, ou croisé dans les coulisses d’un festival, crée une impression que cent mails ne peuvent pas remplacer.

« Savoir qu’il peut y avoir une oreille particulière chez ce journaliste pour cet esthétisme-là — ça me semble intéressant plutôt qu’effectivement un grand foutout. »

Personnaliser, cibler, humaniser : les clés d’un contact efficace

Samuel Degasne est sans ambiguïté sur ce point : le problème n’est pas le volume des envois, c’est leur uniformité. La solution n’est pas de supprimer la communication de masse, mais de la compléter — voire de la remplacer — par des relations plus personnelles.

Concrètement, cela signifie savoir à qui on envoie un mail, connaître le registre éditorial du journaliste visé, adapter le message à sa ligne. Un journaliste qui couvre le rock indépendant n’attend pas le même argumentaire que celui qui traite la chanson française ou le métal. Revenir à des relations personnelles — un coup de téléphone, une présence sur le terrain — reste l’un des moyens les plus efficaces pour capter l’attention.

Il ne s’agit pas de copinage. Il s’agit de revenir à une logique humaine : mettre un visage sur un projet, comprendre les contraintes du journaliste, lui donner une raison de s’intéresser à vous avant même d’écouter le son.

L’image avant l’album : le conseil numéro un pour les artistes

Lorsqu’il s’adresse directement aux artistes en développement, Samuel Degasne revient systématiquement sur un point : l’image. Pas au sens de l’image de marque abstraite, mais au sens concret du terme — le clip, les photos professionnelles, l’identité visuelle.

« Avant de tout mettre le paquet sur un album, peut-être que l’album est déjà enregistré — mais prenez votre temps. Envoyez un clip tous les trois mois, donnez des nouvelles, des actualités, et surtout prenez le temps de construire votre communauté, de fédérer vos fans. Là, ce sera votre socle. »

Un artiste qui arrive avec un clip soigné, des photos de qualité et une communauté qui commence à se mobiliser donne à un journaliste quelque chose à raconter — et une raison de parier sur lui. À l’inverse, mettre l’essentiel de son budget dans un studio d’enregistrement, au détriment de tout le reste, est une erreur fréquente. « Je vois des artistes qui nous parlent de leur budget studio — pour moi, ce serait souvent le budget global d’un projet, compris photos, vidéos, sons, promo. Ils ont dépensé ça juste dans le studio. Je trouve ça très dangereux. »

Storytelling : raconter une histoire vraie, pas en inventer une

La notion de storytelling est omniprésente dans l’industrie musicale — et souvent mal comprise. Samuel Degasne, qui a lui-même écrit des biographies d’artistes, apporte une clarification utile : le storytelling ne consiste pas à fabriquer une histoire. Il consiste à révéler une histoire vraie de manière efficace.

C’est une nuance que les meilleurs attachés de presse maîtrisent : aller chercher dans la trajectoire d’un artiste le détail singulier qui le distingue des autres, et qui fait écho dans sa musique. Un engagement, une rupture, une expérience fondatrice — quelque chose qui, en étant raconté avec justesse, crée une connexion entre l’artiste, le journaliste et ses lecteurs.

Le storytelling, c’est raconter l’histoire vraie. Elle doit être plus précise, plus révélatrice que la simple biographie — et elle doit se retrouver dans la création. « Il faut que ça se ressemble dans la musique, sinon il n’y a absolument aucun intérêt à aller déterrer, à assumer, à mettre en avant quelque chose. »

Ce qu’il faut retenir

  • Un journaliste musical reçoit jusqu’à 100 mails par jour : l’enjeu n’est pas d’envoyer davantage, mais de cibler mieux — en identifiant les journalistes dont la sensibilité éditoriale correspond à l’univers de l’artiste.
  • La personnalisation prime sur le volume : connaître les sujets habituels d’un journaliste, son média, ses goûts musicaux, permet d’adapter le message et d’augmenter significativement les chances de réponse.
  • Le terrain reste irremplaçable : concerts, festivals et événements professionnels créent des occasions de rencontre humaine que les mails ne peuvent pas remplacer — les journalistes choisissent parfois leurs sujets sans y être sollicités.
  • L’image prime sur le son pour la première impression : avant même d’écouter la musique, un journaliste regarde comment un artiste se présente visuellement. Un clip soigné et des photos professionnelles sont des prérequis, pas des bonus.
  • Construire sa communauté avant de se lancer dans la promo : les fans constituent le socle qui rend un artiste racontable — une communauté engagée, même petite, est un signal fort pour un journaliste.
  • Le storytelling, c’est l’art de révéler une histoire vraie : pas d’inventer, pas d’embellir à l’excès — mais de mettre en lumière ce qui, dans la trajectoire de l’artiste, fait écho avec sa création et peut créer une connexion émotionnelle avec le lecteur.

Samuel Degasne est journaliste musical indépendant. Il collabore avec Rolling Stone France et Longueur d’Onde, magazine musical distribué en France, en Belgique et au Québec. Il est également auteur et animateur de la chaîne YouTube Une Chanson, Une Addition, qui compte plus de 130 épisodes consacrés à l’histoire des chansons.

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