FIP est peut-être la radio la plus singulière de France. Pas de rotation, pas de publicité, une programmation entièrement manuelle, un éclectisme absolu qui enchaîne jazz, indie pop, classique et électro sur une même heure d’antenne — et malgré tout cela, 700 000 auditeurs par jour avec une durée d’écoute moyenne de deux heures. Un chiffre que beaucoup de radios commerciales ne désavouent pas. Pour les artistes indépendants, être joué sur FIP n’est pas seulement une question de visibilité : c’est un « tampon de sélection », une prescription qui vaut signal de qualité.
Hervé Riesen est directeur adjoint de FIP (Radio France). Trente ans de radio — réalisateur, directeur de programmes, directeur de stations. Il a lancé et dirigé Le Mouv’, passé par Couleur 3 (RTS Suisse), France Inter, la direction des affaires internationales de Radio France, avant d’atterrir à FIP. C’est quelqu’un qui a traversé tous les formats — commercial, service public, généraliste, musical — et qui décrit ici la logique profonde de FIP : ce qu’elle cherche, comment elle fonctionne, et surtout comment un artiste indépendant peut la cibler efficacement.
Province ou Paris ? Attachée de presse ou contact direct ? Webradio thématique ou antenne nationale ? Plan média FIP-centric ou plan tous médias ? Les réponses de Riesen sont précises, ancrées dans la réalité quotidienne des programmateurs, et permettent de construire une stratégie réaliste — à l’opposé des conseils génériques sur « passer en radio ».
Entretien avec Hervé Riesen, directeur adjoint de FIP (Radio France), réalisé dans le cadre de l’Atelier de Cédric. L’interview a été enregistrée en live avec des questions d’artistes et de professionnels de la musique posées en temps réel.
FIP, une radio à part dans le paysage audiovisuel français
Cinquante et un ans d’antenne sans jamais être fondamentalement remise en question : c’est l’une des clés de l’identité de FIP. Riesen contextualise cette longévité comme une condition du succès du modèle :
« L’erreur qu’ont dû commettre certains pays avec ce type de programme, c’est de tirer des conclusions au bout de quelques années de se dire : « c’est une radio de niche, il n’y a pas d’audience pour des gens qui écoutent aussi bien du classique, du rock, etc. » — mais nous on a pu les accompagner pendant des décennies. » — Hervé Riesen
Ce qui a émergé est une identité unique en Europe : pas de top 40, pas de playlists figées, pas de publicité, une programmation 100 % manuelle. Chaque programmateur démarre sa tranche depuis une page blanche. « On est la dernière radio — en tout cas en radio publique — à garder une programmation manuelle. C’est-à-dire que les programmateurs, chaque programmateur, tous les jours quand il démarre une tranche de programmation, il repart de zéro, de la page blanche, et construit par titre. »
Le seul élément programmatique partagé entre programmateurs : les « sélections ». Entre huit et douze albums par mois sont repérés, discutés en équipe, validés. Ces albums sont programmés quotidiennement pendant un mois — mais chaque titre, choisi individuellement, ne constitue pas une rotation au sens commercial du terme. Résultat : plus de 2 000 titres différents diffusés par jour. Plus de 80 % d’entre eux proviennent de labels indépendants. Pour un artiste autoproduit ou signé sur un label indie, c’est une donnée structurelle importante : FIP n’est pas une radio formatée autour des majors.
Ce que FIP recherche : la musicalité avant le format
FIP ne se définit pas par un genre — elle se définit par une exigence musicale. Hervé Riesen est précis sur ce point : « On accorde vraiment une priorité à la musicalité, aux musiciens certes, mais aussi à ceux qui se retrouvent seuls devant des machines à faire de l’électro, mais avec de l’harmonie, avec l’écriture, avec une personnalité. »
L’électronique n’est pas exclue — à condition qu’elle soit musicalement construite. FIP ne court pas après la tendance : « On confond pas modernité à la mode […] on n’est pas derrière le dernier truc à la mode […] et en même temps on suit en permanence l’actu, les nouvelles tendances. » Les déléguées musicales régionales utilisent explicitement le critère de « qualité radiodiffusable » pour filtrer ce qu’elles remontent à l’équipe parisienne — ce qui signifie que le soin de la production, du mix et de l’arrangement compte autant que la composition elle-même.
« Quelle est la formule, la règle ? Malheureusement je n’en ai jamais trouvé une — peut-être heureusement, parce que s’il y en avait une, on serait peut-être balayés par des gros concurrents puissants qui l’appliqueraient. » — Hervé Riesen
Une certitude reste : FIP est un média de prescription. Être joué sur FIP, c’est recevoir un « tampon de sélection » et un « label de qualité » qui signale à l’industrie que le projet a été validé par une oreille exigeante. Ce positionnement implique que la station ne cherche pas le tube potentiel — elle cherche la singularité musicale.
Les webradios FIP : une porte d’entrée thématique
Aux côtés de l’antenne principale, FIP gère plusieurs webradios thématiques : FIP Rock, FIP Jazz, FIP Groove, FIP Nouveautés — et FIP Hip Hop et FIP Métal étaient en cours de lancement au moment de l’interview. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : FIP Groove tourne autour du million d’écoutes mensuelles, FIP Rock à 900 000, FIP Jazz à 800 000. Des audiences significatives pour des radios aussi pointues.
Ces webradios fonctionnent exactement comme l’antenne nationale : programmation manuelle, titre par titre, avec le même niveau d’éclectisme à l’intérieur de chaque genre. « Dans le jazz j’ai de l’instru, j’ai du jazz moderne, j’ai du chanté, j’ai différentes tonalités. » Pas de boucles, pas d’automatisation.
Pour un artiste, les webradios représentent une porte d’entrée thématique précieuse. Un artiste de jazz contemporain a plus d’intérêt à cibler spécifiquement FIP Jazz — où sa musique s’inscrit directement dans l’identité éditoriale — qu’à contacter l’antenne principale en concurrence avec vingt genres différents. Concrètement, chaque webradio a une personne responsable identifiable au sein de l’équipe de programmation. C’est là que l’attachée de presse spécialisée joue son rôle de ciblage.
L’approche FIP Hip Hop mérite une attention particulière pour les artistes urbains : « On a envie de revenir un peu aux fondamentaux du rap et du hip hop […] les vrais trucs qui cartonnent pour moi, c’est pas du rap, il y a beaucoup de choses qui sont de la pop urbaine. » La webradio FIP Hip Hop ne cherchera pas le même profil que Le Mouv’ ou une radio urbaine commerciale — c’est un espace pour le hip hop construit musicalement, avec de la profondeur sonore.
Comment contacter FIP : email, attachée de presse et plan média ciblé
La mécanique de contact est plus simple qu’on ne l’imagine. Les adresses Radio France suivent le format standard prenom.nom@radiofrance.com. Et les programmateurs lisent leurs mails — ou au moins les voient. La boîte mail ressemble certes à « un robinet qui fuit » avec un mail toutes les 20 secondes, mais « nos programmateurs dans la mesure où ils voient vraiment presque tous les mails, ils les écoutent — on est vraiment heureux. »
Mais contacter directement sans intermédiation ne suffit pas. Une attachée de presse spécialisée radio de service public fait quelque chose que l’artiste seul ne peut pas faire : elle connaît les programmateurs individuellement, sait qui est sensible à quel genre, à quel moment de la journée un titre peut trouver sa place. Elle sait qu’une chanson « difficile » peut passer en soirée, et que la personne en charge de FIP Nouveautés peut être la première porte d’entrée. « Et ça commence comme ça. »
Deux règles pratiques à retenir. D’abord, ne pas spammer : choisir un seul canal de contact. Les artistes qui contactent via Messenger, WhatsApp et email simultanément « rendent dingue » les équipes et obtiennent l’effet inverse. Ensuite, cibler son plan média : FIP et une radio commerciale ne partagent quasiment pas leur audience. « Il n’y a quasiment pas d’artistes qui passent aussi bien sur FIP que sur Europe 1. » Confier un mandat tous médias à une attachée de presse en espérant couvrir FIP et les radios commerciales, c’est souvent diluer l’énergie. Mieux vaut un plan FIP-centric (FIP, France Nova, radios de niche) pleinement assumé.
Signal négatif à prendre au sérieux : si après quatre ou cinq mois de relances aucune réponse n’est venue et aucun titre n’a jamais été diffusé, c’est probablement une information sur l’adéquation du projet avec l’identité FIP — pas une question de timing.
La voie régionale : les déléguées musicales de Radio France
C’est l’angle le moins connu — et pourtant l’un des plus efficaces pour les artistes en développement. Dans chaque région, Radio France dispose d’une coordinatrice musicale (que Riesen appelle « déléguée musicale ») dont le rôle est de repérer les talents locaux et de les remonter à l’équipe de programmation parisienne.
« Les programmateurs dans la boîte mail quand ils voient arriver des mails des délégués musicaux, ils les identifient donc ils vont tout de suite en priorité sur ce mail — et ils savent que ça va être sélectif, que c’est déjà étrenné, que ce sont des artistes qui ont été repérés avec plein de critères […] des titres de qualité radiodiffusable. » — Hervé Riesen
Un mail venant d’une déléguée musicale régionale n’est donc pas traité comme un mail d’artiste inconnu : il arrive avec un signal de pré-sélection interne, lu en priorité, avec une présupposition de qualité.
Comment accéder à ces déléguées ? Via les structures locales : les SMAC (Scènes de Musiques Actuelles) qui accompagnent les artistes en résidence, les antennes locales de Radio France qui organisent des décrochages et des émissions de découverte locale. « L’antenne Radio France locale qu’on peut contacter — il y a toujours des décrochages d’antennes […] avec des émissions locales de découverte. » Le conseil implicite de Riesen est clair : construire d’abord une présence en région, s’appuyer sur le maillage territorial des musiques actuelles, avant d’attaquer l’antenne nationale parisienne.
FIP comme partenaire de développement, au-delà de la programmation
Un angle que beaucoup d’artistes négligent : FIP n’est pas que de la diffusion. La station propose des sessions vidéo filmées, des partenariats ponctuels, des opérations spéciales. « Ce qu’on travaille beaucoup c’est les périphéries de l’antenne — donc c’est des sessions vidéo, des partenariats […] sur certains partenariats on dit clairement que ça apporte autant à l’artiste qu’à nous. »
FIP s’est construite comme une marque forte au fil des années. Être associé à FIP — par une session, un concert FIP Live, un partenariat de festival — apporte une crédibilité éditoriale qui dépasse la simple diffusion d’un titre. C’est pourquoi Riesen parle de FIP comme d’un « label de qualité » : pour l’artiste, être dans l’écosystème FIP envoie un signal à d’autres acteurs de l’industrie — programmateurs de festivals, bookers, labels. Cette dimension partenariale passe par des canaux différents de la programmation et mérite une démarche distincte, pensée comme un projet de communication à part entière.
Ce qu’il faut retenir
- Programmation 100 % manuelle, page blanche chaque jour : FIP ne fonctionne pas avec une playlist. Chaque programmateur construit sa tranche titre par titre. Pour un artiste, cela signifie qu’il n’existe pas de playlist à « pitcher » — mais une sensibilité éditoriale à convaincre, au cas par cas.
- 80 % de labels indépendants : ne pas être signé en major n’est pas un frein à FIP — c’est structurellement la norme. FIP diffuse surtout des projets issus de l’indépendance.
- Les webradios thématiques sont des portes d’entrée ciblées : FIP Rock, FIP Jazz, FIP Groove, FIP Hip Hop, FIP Métal, FIP Nouveautés cumulent des audiences de 800 000 à 1 million d’écoutes mensuelles chacune. Cibler la personne en charge d’une webradio spécifique est plus précis — et plus réaliste — que cibler « FIP » en général.
- Les déléguées musicales régionales sont la voie d’entrée la plus efficace en développement : leurs mails sont lus en priorité par les programmateurs parisiens, avec une présupposition de qualité. Y accéder passe par les SMAC, les résidences artistiques et les antennes locales de Radio France.
- L’attachée de presse spécialisée radio de service public change qualitativement le traitement du dossier : elle connaît les programmateurs individuellement, sait cibler la bonne personne au bon moment. Choisir un plan médias FIP-centric (plutôt qu’un plan tous médias dilué) est la recommandation explicite de Riesen.
- FIP est un écosystème, pas juste une fréquence : sessions vidéo, partenariats de festival, opérations spéciales — être dans l’univers FIP apporte une crédibilité éditoriale qui dépasse la diffusion d’un titre. C’est un « label de qualité » aux yeux des autres acteurs de l’industrie.
Hervé Riesen est directeur adjoint de FIP (Radio France). Fort de plus de trente ans de radio, il a notamment lancé et dirigé Le Mouv’, passé par Couleur 3 (RTS Suisse), France Inter et la direction des affaires internationales de Radio France, avant de rejoindre FIP.