Dans la musique, les femmes sont nombreuses dans les bureaux, mais rares au sommet. Elles sont moins nombreuses parmi les créateurs les mieux rémunérés, sur les grandes scènes et dans les classements de streaming. Le Centre national de la musique (CNM) le mesure chaque année, et les chiffres bougent lentement.
Pour parler de ce que ces chiffres ne disent pas, L’Atelier de Cédric a reçu en rencontre en ligne Michèle Domi, directrice artistique passée par Universal Music Publishing, Capitol, Warner Chappell et Sony Music, aujourd’hui consultante indépendante en accompagnement d’artistes. Sa réponse à la question de savoir comment elle a tenu tient en deux mots : passion et conviction.
La rencontre en intégralité avec Michèle Domi, directrice artistique.
Ce que disent les chiffres
L’étude du CNM « La place des femmes dans la filière musicale » (édition 2025, données 2023 et 2024) dresse un constat net.
- Création : 18 % des sociétaires de la Sacem sont des femmes. Elles ne représentent que 14 % des 10 000 sociétaires aux revenus les plus élevés, et 11 % de ceux qui touchent plus de 20 000 € par an, une part stable depuis 2013. Entre 2019 et 2023, 10 % des droits d’auteur nets ont été versés à des femmes.
- Interprétation : en 2024, 23 % des artistes-interprètes musicaux ayants droit de l’Adami étaient des femmes. Elles ont perçu 20 % des droits voisins de leur catégorie.
- Exposition : 27 % des 400 titres les plus diffusés en radio ont une voix principale féminine. Dans le top 10 000 du streaming, c’est 18 %, avec de fortes différences selon les genres : 2 % dans le rap, 38 % dans la variété et la pop.
- Scène : dans les festivals, 29 % des artistes principaux programmés en 2023 étaient des femmes.
- Salaires : en CDI, l’écart avec le salaire médian des hommes atteint 9 % dans le spectacle vivant privé et 15 % dans le spectacle subventionné.
Le fil rouge de l’étude : plus on monte dans les revenus et la visibilité, moins les femmes sont représentées.
« Très peu de femmes à des postes élevés »
Michèle Domi confirme ce constat depuis l’intérieur des maisons de disques et des sociétés d’édition. Les femmes sont présentes dans l’industrie, mais « très peu à des postes quand même assez élevés ». Elle y voit plusieurs raisons.
- Un milieu dur. « C’est un milieu assez dur déjà à la base, donc il faut avoir une personnalité assez forte. »
- La disponibilité. Les métiers de la musique se vivent beaucoup le soir, en concert ou en rendez-vous. « Il faut savoir mettre sa vie privée un peu de côté, c’est un peu le sacrifice du job. » Une exigence qui, reconnaît-elle, n’est pas propre à la musique.
- Les convictions. Pour elle, c’est ce qui fait la différence : « c’est mes convictions qui ont fait que j’ai fait ce parcours ».
Le parcours de Michèle Domi : du micro à la direction artistique
Michèle Domi a commencé de l’autre côté : chanteuse dans un groupe de rap, puis choriste. C’est en autoproduisant le disque de son groupe, à la fin des années 1990, qu’elle découvre le business. Elle se forme aux Formations d’Issoudun, fait un stage au service artistique de Barclay, puis entre chez Universal Music Publishing comme assistante artistique. Cinq ans plus tard, elle devient directrice artistique et signe des auteurs-compositeurs comme Arthur H, Nazim ou Boulevard des Airs.
En 2013, elle rejoint Capitol, où elle travaille sur le projet d’Indila, certifié disque de diamant. Suivent une période d’indépendance, un retour à l’édition chez Warner Chappell en 2021, puis la direction adjointe du label Hall Access chez Sony Music en 2023. Elle a depuis choisi de redevenir indépendante pour se consacrer à l’accompagnement d’artistes.
Elle doit aussi beaucoup, dit-elle, à des patrons qui l’ont formée puis lui ont fait confiance, même quand elle bousculait : « Elle est chiante, mais ça vaut le coup. »
Tenir : la conviction avant tout
Sa manière de travailler découle de ce caractère. Elle raconte n’avoir « signé que des artistes à risque au départ », à qui on lui répondait non, et avoir tenu jusqu’à ce que ça marche : « le potentiel était là, il faut pousser les choses, il faut se battre ».
L’exemple qu’elle garde en tête est celui d’Indila. Au départ, les radios ne voulaient pas du titre. L’équipe s’est alors mobilisée pour trouver un autre chemin jusqu’au public, et le succès a suivi. D’où sa conviction : pour un projet en développement, la radio est un bonus, pas un préalable. Il est normal qu’un artiste qui démarre ne coche pas encore toutes les cases pour une radio. C’est « un jeu de séduction » : il faut que le partenaire ait envie de découvrir l’artiste, pas qu’on le lui impose.
L’indépendance a aussi changé son rapport au réseau. En major, on est entouré d’équipes et très sollicité. Une fois à son compte, il faut faire soi-même l’administratif, la comptabilité, le marketing et la promotion. Il faut aussi entretenir son réseau de façon plus active : « se rappeler au bon souvenir » des gens pour ne pas perdre le fil.
Les leviers : mentorat et réseaux
Pendant la rencontre, Michèle Domi citait un programme qui lui tient à cœur : MEWEM, le programme de mentorat pour les femmes entrepreneuses de la musique. Créé en 2018 par la FÉLIN (la fédération des labels et distributeurs indépendants), il est devenu une association indépendante en 2021. Il met en relation des professionnelles expérimentées et des femmes et minorités de genre qui créent ou développent leur entreprise dans la musique.
D’autres outils existent, comme Majeur·e·s, l’annuaire des professionnelles femmes, trans et non-binaires de la musique porté par shesaid.so France, qui aide les organisateurs et les recruteurs à trouver des intervenantes et des expertes. Le CNM a aussi fait de l’égalité et de l’inclusion l’un de ses axes de travail.
Ses conseils pour avancer
Quand on lui demande ce qu’elle répète aux artistes et aux porteurs de projet, Michèle Domi reste simple : « être sincère, travailler dur, parce que c’est un vrai métier », et savoir où l’on va. Il lui arrive de recevoir des artistes qui ne savent pas répondre à la question « quelle est ta vision ? ». Pour elle, c’est le point de départ.
Pour contacter un éditeur ou un directeur artistique, elle recommande un message court :
- trois lignes de biographie ;
- un lien vers ce qui a déjà été fait, ou vers le titre que l’on défend en ce moment ;
- deux lignes sur ce que l’on recherche.
Puis relancer, avec de l’audace et de la sincérité, sans forcer. « S’il y a bien une chose qui marche, c’est l’audace. »
Questions fréquentes
Quelle est la place des femmes dans l’industrie musicale en France ?
Selon l’étude 2025 du CNM, les femmes représentent 18 % des sociétaires de la Sacem, 23 % des artistes-interprètes ayants droit de l’Adami, 18 % des titres du top 10 000 du streaming et 29 % des artistes principaux programmés en festival en 2023. Plus on monte dans les revenus et la visibilité, moins elles sont représentées.
Pourquoi y a-t-il peu de femmes aux postes de direction dans la musique ?
Michèle Domi cite un milieu exigeant qui demande une personnalité forte, et une très grande disponibilité, avec beaucoup de concerts et de rendez-vous le soir, qui oblige souvent à mettre sa vie privée de côté. Le manque de modèles et de réseaux joue aussi, d’où l’importance des programmes de mentorat.
Qu’est-ce que le programme MEWEM ?
MEWEM est un programme de mentorat pour les femmes et les minorités de genre qui entreprennent dans la musique. Créé en 2018 par la FÉLIN, il est devenu une association indépendante en 2021. Il associe un accompagnement individuel par une professionnelle expérimentée à des ateliers et masterclasses.
Quel écart de salaire entre femmes et hommes dans la musique ?
D’après le baromètre de l’emploi du CNM repris dans l’étude 2025, l’écart avec le salaire médian des hommes en CDI atteint 9 % dans le spectacle vivant privé et 15 % dans le spectacle vivant subventionné. Il est plus faible, voire nul, en CDD.
Comment contacter un éditeur ou un directeur artistique ?
Michèle Domi recommande un e-mail court : trois lignes de biographie, un lien vers ses titres et deux lignes sur ce que l’on recherche. Il faut ensuite relancer si l’on n’a pas de réponse, avec audace et sincérité.
Ce qu’il faut retenir
- Les femmes restent minoritaires là où se concentrent les revenus et la visibilité : 14 % des sociétaires Sacem les mieux rémunérés, 18 % du top 10 000 du streaming, 29 % des têtes d’affiche en festival.
- Au sommet des entreprises, elles sont encore rares, dans un milieu exigeant où la disponibilité du soir pèse lourd.
- La conviction fait la différence : Michèle Domi a construit son parcours en défendant des artistes jugés risqués.
- La radio est un bonus pour un projet en développement, pas un passage obligé.
- Le mentorat et les réseaux (MEWEM, Majeur·e·s) aident à briser le plafond de verre.
- Pour démarcher : un message court, un lien, ce que l’on cherche, et de l’audace.
Rencontre en ligne de L’Atelier de Cédric avec Michèle Domi, directrice artistique. Chiffres : CNM, « La place des femmes dans la filière musicale », édition 2025. Voir aussi sa fiche de présentation, notre guide sur le rôle de l’éditeur musical et le guide devenir auteur-compositeur.
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