Passer à la télé reste, pour beaucoup d’artistes, le passage qui change tout : un visage enfin posé sur une chanson, un public bien plus large que celui des concerts. Mais qui décide des artistes invités sur un plateau ? Faut-il envoyer son disque à la chaîne, connaître quelqu’un, payer ? Et pourquoi certains artistes en développement y arrivent quand d’autres attendent des années ? Vu de l’extérieur, la télé ressemble à une porte fermée. Vu de l’intérieur, c’est un métier très organisé, avec ses règles, ses contraintes d’audience et sa part de chance.
Pour le comprendre, L’Atelier de Cédric a reçu en direct, en rencontre en ligne, Emmanuel Virot, directeur artistique, producteur et consultant stratégique. Il y raconte de l’intérieur le métier de programmateur d’émissions musicales, surtout pour le service public. Son témoignage est complété par deux autres rencontres de L’Atelier : celle de Stéphane Basset, journaliste, auteur et producteur audiovisuel, et celle de Charly Nestor, animateur à Radio Monaco, qui a coanimé le Hit Machine sur M6.
La rencontre en intégralité avec Emmanuel Virot, directeur artistique, producteur et consultant stratégique.
Qui décide vraiment des artistes invités à la télé ?
Dans une émission musicale, le choix des artistes passe par un programmateur, parfois appelé directeur artistique. Emmanuel Virot décrit son métier simplement : écouter de la musique toute la journée, recevoir des albums, puis décider quels projets on a envie de défendre. Mais le programmateur ne décide pas seul. Une fois qu’il a « craqué » sur un artiste, son travail consiste à convaincre le producteur de l’émission, puis la chaîne, de ce que cet artiste apporte, et enfin à lui trouver une place dans un programme.
Existe-t-il une grille de critères ? Non, répond-il : « Il n’y a pas de règle, c’est au ressenti, c’est au feeling. » Il a cru très tôt à des projets qui ont explosé, comme Zaz ou Vianney, et à d’autres qui n’ont jamais pris : c’est le public qui décide.
Pourquoi la télé compte-t-elle autant ? Emmanuel Virot aime citer une formule d’un ancien patron d’Universal : « la radio fabrique des tubes et la télé fabrique des stars ». La radio fait connaître une chanson, la télé met un visage dessus. Pour un jeune artiste qui démarre, un passage bien placé peut devenir un véritable accélérateur de carrière.
Le chemin d’accès : le label, l’attaché de presse… et pas de cachet
Les propositions n’arrivent pas au hasard. « C’est structuré pour que ça arrive jusqu’à nous », explique Emmanuel Virot. Ce sont les labels, majors ou indépendants, qui font remonter les projets, le plus souvent par leurs attachés de presse. Côté programmation, l’équipe est « au téléphone toute la journée » avec eux pour savoir, en temps réel, quel artiste est disponible. Pour comprendre ce métier de l’autre côté du téléphone, lire notre article sur le rôle de l’attaché(e) de presse musique, ou la fiche de Nicolas Bideau, attaché de presse radio et télévision.
Autre idée reçue : les artistes ne sont pas payés pour venir chanter à la télé. « Ils ne sont pas payés : on leur offre un canal d’exposition », résume Emmanuel Virot. C’est un échange : l’émission offre la visibilité, le label prend en charge la venue de l’artiste. Seule exception, quand un artiste vient jouer en live avec ses musiciens, ce sont les musiciens qui sont rémunérés.
Pour un artiste autoproduit, sans label ni attaché de presse, il est donc très difficile d’entrer dans ce circuit. Cédric le résume par l’image d’une pyramide qui se monte de bas en haut : le web, puis la presse locale, puis la radio, et la télé tout en haut.
Les critères : des têtes connues, des titres qui tournent, et les courbes d’audience
La télé est un outil commercial, et la musique n’y fait pas toujours une audience satisfaisante. Le programmateur doit donc trouver un équilibre. « Quand le téléspectateur allume sa télé, il faut qu’il y ait quand même des têtes qu’il connaît et qu’on entende des chansons qu’on connaît », explique Emmanuel Virot.
Un titre qui marche déjà en radio rassure : le public zappe moins devant une chanson qu’il reconnaît. En revanche, contrairement à certaines radios qui testent leurs titres auprès de panels d’auditeurs, il assure n’avoir jamais fonctionné ainsi.
La contrainte la plus forte reste l’audience. Les chaînes reçoivent les courbes d’audience minute par minute dès le lendemain. Placer un titre inconnu à une heure de grande écoute, c’est ce qu’il appelle « vider la salle ». Il en a fait l’expérience avec un concours d’auteurs-compositeurs-interprètes encore inconnus, lancé avec Nagui en prime time un samedi soir sur le service public. Son constat est sans détour : « Des artistes pas connus qui chantent des titres pas connus en prime time à la télé, c’est une équation dont le résultat n’est pas bon. » Stéphane Basset fait la même analyse : les compositions inédites intéressent peu la télé en soirée, parce que « le spectateur n’attend pas ça, il veut se divertir ».
Charly Nestor, lui, regrette que les dirigeants de chaînes aient « très, très peur de l’audience » : on finit par voir le même petit groupe d’artistes partout (son regard est développé dans sa fiche).
Les émissions qui font découvrir des artistes
Toutes les émissions ne se valent pas pour un artiste en développement. Emmanuel Virot distingue les programmes où l’on vient voir des artistes connus de ceux où l’on vient pour découvrir. Une émission comme Taratata est pour lui l’exemple type de l’émission « starter » : son public, de l’ordre d’un million de téléspectateurs selon lui, vient chercher des découvertes. Cette concentration d’un public concerné peut faire des miracles. Une émission comme Quotidien, sur TMC, n’est pas une émission musicale, mais il la juge très prescriptrice pour un artiste bien ciblé.
À l’inverse, viser n’importe quel plateau n’a pas de sens : « Faire une télé quand l’environnement n’est pas bon, c’est un coup d’épée dans l’eau. » Un passage en prime time devant plusieurs millions de personnes qui attendent des stars ne profite pas forcément à un inconnu.
Il existe aussi des cases pensées pour le développement. Stéphane Basset cite l’exemple de Basique, décliné en plusieurs formats : Basique, le concert pour des artistes établis, et Basique, les sessions pour des artistes en développement, à des horaires plus confidentiels. Emmanuel Virot salue de son côté Culturebox, une offre culturelle du service public conçue pour faire chanter des artistes inconnus chaque soir, « peu importe combien de personnes regardent ». Ces formats évoluent souvent : vérifiez ce qui est à l’antenne avant de démarcher. Pour les formats live hors télévision, voir aussi notre article sur les live sessions musicales.
Horaires tardifs, timing et chance : comment un jeune artiste se fait une place
Dans les grandes soirées musicales, les artistes en développement passent rarement en début de soirée. « On protège les audiences », explique Emmanuel Virot : les jeunes artistes sont plutôt programmés en fin de soirée, à partir de 23 heures environ, quand les audiences du prime time sont faites. Être l’un des quarante artistes d’une grande soirée reste une vitrine, même tardive.
Il donne des exemples tirés des grandes soirées de la Fête de la musique qu’il a programmées pour France Télévisions. Claudio Capéo y a fait sa première grosse télé, avant d’exploser. Angèle y est venue chanter son premier titre, « La loi de Murphy ». Pierre de Maere y a été son invité coup de cœur.
Le timing joue aussi. Pour une émission, le programmateur cherche par exemple quinze artistes pour vingt chansons. Si quinze très grands noms sont disponibles, la place pour un inconnu est mince. Mais il arrive que les grands noms soient en tournée ou indisponibles : « Il y a un tout petit peu plus de place, et ça, c’est le timing, ça s’appelle la chance. » Un artiste peut alors se glisser dans une émission où, un mois plus tôt, il n’aurait pas pu passer. D’où l’importance, pour l’attaché de presse, de rester présent et de ne pas lâcher.
Un « non » n’est pas définitif, et un passage ne suffit pas
Emmanuel Virot dit répondre toujours, et surtout expliquer ses refus : « Ce qui est important dans le métier que je fais, c’est de savoir répondre non et d’expliquer pourquoi. » Un refus vaut pour un moment donné, pas pour toujours. Il cite le pianiste Sofiane Pamart : son attachée de presse s’est battue longtemps pour convaincre les émissions, et tout le monde a mis du temps à le faire venir. Pour Clara Luciani, il évoque environ un an et demi d’efforts de l’équipe avant que ça prenne.
Et même obtenu, un passage télé ne fait pas une carrière à lui seul. « Le cumul de plusieurs passages finit par te faire rentrer dans la vie des gens », observe Stéphane Basset. Il existe des coups d’éclat, comme Stromae venu chanter « Formidable » chez Frédéric Taddeï alors que le public ne le connaissait pas encore. Mais ils restent rares. Le reste du temps, comme il le dit en citant un dicton, « il faut des années pour être connu du jour au lendemain ».
Charly Nestor raconte une histoire qui va dans le même sens : un groupe venu une première fois sur un plateau sans provoquer la moindre réaction, puis revenu quelques mois plus tard avec la même chanson… et accueilli par une émeute, parce que le public connaissait désormais le titre.
Une émission regarde aussi l’équipe et le projet derrière l’artiste. La formation TEMPO Structuration t’accompagne pas à pas pour bâtir ta structure d’artiste.
Découvrir TEMPO Structuration →Clarifier mon projet en 2hAvant de viser la télé : le live comme preuve
Pour se décider sur un artiste, Emmanuel Virot a besoin de le voir sur scène. « C’est sur scène et en live qu’il faut aller les découvrir », répète-t-il. Il raconte avoir lancé, dans un club privé parisien, un rendez-vous hebdomadaire où un artiste en développement, signé depuis peu ou pas encore signé, joue en acoustique devant une centaine de personnes. C’est son « petit labo » : l’endroit où il se confirme sur un artiste avant de lui proposer une grosse télé. Pierre de Maere en est l’exemple : il n’avait entendu que trois titres, l’a vu sur scène, et n’a plus eu de doute.
Avant la télé, il faut donc une équipe, des titres qui circulent déjà en radio et sur le web, et un live que les professionnels peuvent venir voir. Et le jour où le plateau arrive, il faut être prêt à parler de son projet : voir notre article sur le média training.
Ce qu’il faut retenir
- Le programmateur choisit, mais doit convaincre le producteur de l’émission et la chaîne ; il n’y a pas de grille, c’est « au ressenti ».
- Le chemin passe par le label et l’attaché de presse, et l’artiste n’est pas payé pour venir : c’est un échange contre de l’exposition.
- L’audience dicte l’équilibre : des têtes connues, des titres qui tournent déjà en radio, et les découvertes plutôt en fin de soirée.
- Toutes les émissions ne se valent pas : mieux vaut viser celles où le public vient découvrir que des prime time où il attend des stars.
- Le timing et la patience comptent : un « non » vaut pour un moment, et une place peut se libérer quand les grands noms sont indisponibles.
- Un passage ne fait pas une carrière : c’est le cumul des passages, et un live solide, qui font entrer un artiste dans la vie des gens.
Rencontre en ligne de L’Atelier de Cédric avec Emmanuel Virot, directeur artistique, producteur et consultant stratégique, complétée par les rencontres avec Stéphane Basset et Charly Nestor. Voir aussi notre guide complet de la promotion musicale, l’article comprendre le rôle des médias dans la réussite d’un artiste et comment faire passer sa musique sur FIP.
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