Comment un producteur repère-t-il un artiste, et qu’est-ce qui le décide à miser sur lui ? Peu de gens peuvent en parler avec autant de recul que Valéry Zeitoun : il a signé Chimène Badi et Grand Corps Malade, développé Amy Winehouse en France, réuni Johnny Hallyday, Eddy Mitchell et Jacques Dutronc sur scène avec les Vieilles Canailles, et organise ses propres auditions de jeunes artistes.
L’Atelier de Cédric a reçu en direct, en rencontre en ligne, Valéry Zeitoun, producteur indépendant et éditeur. Il explique ce qu’il cherche chez un artiste, pourquoi il refuse les chanteurs français qui chantent en anglais, et pourquoi la patience est la première qualité d’un producteur.
La rencontre en intégralité avec Valéry Zeitoun, producteur.
Trente ans de métier, de l’attaché de presse au producteur indépendant
Valéry Zeitoun commence comme attaché de presse indépendant, en charge de la promotion radio de Cerrone. Il entre ensuite chez Sony Music à la fin des années 1980, puis passe une vingtaine d’années chez Universal, de 1992 à 2012, jusqu’à diriger un label. En 2002, il est juré de l’émission Popstars sur M6, à une époque où, dit-il, ces programmes montraient aussi comment on fabriquait un album.
Depuis 2012, il est producteur et éditeur indépendant. Il découvre le spectacle : la tournée des Vieilles Canailles, à Bercy puis dans des stades, et un spectacle musical historique, « Un été 44 », joué 75 fois à Paris. Le live l’a conquis : « Il n’y a que la musique qui est en rapport avec le sport », quand le chanteur envoie le tube comme le footballeur marque le but de la victoire.
Comment il repère un artiste
Pour trouver de nouveaux talents, il a monté ses propres auditions. Le principe : les artistes envoient une vidéo, son équipe la regarde, et ceux qui l’intéressent viennent jouer deux titres sur une petite scène à Paris. Si le coup de cœur se confirme, il propose un contrat d’édition, de production, ou les deux. Ceux qui ne correspondent pas à ce qu’il fait mais ont « un truc », par exemple en rap, il les recommande à des collègues.
Pour la jeune chanteuse qu’il a signée ainsi, il raconte la suite : plusieurs rencontres, l’écoute de toutes ses maquettes, un contrat d’édition puis de production, et près d’un an de travail sur l’album avec des réalisateurs reconnus. Son rôle, dit-il, est d’« amener aux artistes les artistes » : les réalisateurs qui sauront sublimer leurs chansons.
Et sa règle de base : il ne signe que ce qu’il aime. « Je ne suis pas un type cynique qui est capable de signer une musique que je n’aime pas. » Pour savoir comment un directeur artistique écoute, voir aussi notre article directeur artistique : conseils pour se faire repérer.
La reprise : un test d’interprète, pas d’imitateur
Dans ses auditions, il demande souvent des reprises, et il en a choisi la liste. Mais reprendre ne veut pas dire imiter. Son exemple : écouter « Les Mots bleus » par Christophe, puis par Alain Bashung. Deux versions aussi belles l’une que l’autre, mais Bashung l’a « bashunguisée ». « Si tu me fais la même chose que l’artiste original, je préférerai toujours l’original. » Ce qu’il cherche, c’est une personnalité.
Il regrette d’ailleurs la place perdue des interprètes. Une certaine mode médiatique a voulu que les grands artistes écrivent tout eux-mêmes. Il rappelle qu’Édith Piaf ou Johnny Hallyday ont très peu écrit, et qu’un interprète fait travailler des auteurs et des compositeurs, qui sont eux aussi des artistes. Aujourd’hui, en dehors des grands télé-crochets, il est très difficile de lancer un interprète.
Amy Winehouse et la chanson qui met à nu
Qu’est-ce qu’une bonne chanson ? Pour Valéry Zeitoun, quelle que soit son époque, c’est une chanson qui donne de l’émotion et ne laisse pas indifférent. Inutile de copier le style de l’artiste qui vient de marcher.
Il prend l’exemple d’Amy Winehouse, dont il a accompagné la carrière en France. Avec « Rehab », elle raconte que son entourage veut l’envoyer en cure et qu’elle refuse. Elle prend un risque énorme en se mettant à nu, et le titre fait le tour du monde : parce qu’il est dansant, mais surtout parce qu’il touche. Un chanteur, explique-t-il, n’est pas un acteur qui se cache derrière un rôle : il raconte ce qu’il vit, et c’est souvent violent quand le public ne suit pas.
Autre exemple qu’il cite volontiers : René Angélil, qui aurait hypothéqué sa maison pour lancer Céline Dion parce qu’il croyait en elle. « Les tests, ils viennent après. L’artiste, faut le trouver avant. »
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Chanter en français. Il ne signe pas d’artiste français qui chante en anglais, sauf en musique électronique. Trois raisons : l’accent souvent approximatif, son attachement à la langue et aux auteurs français, et la concurrence frontale, en radio, avec les plus grandes stars internationales. Christine and the Queens, rappelle-t-il, s’est exportée en chantant en français. Sur ce débat, voir notre article chanter en anglais quand on est artiste français.
Comprendre la radio. « L’erreur, c’est de penser que la radio est là pour passer de la musique. La radio est là pour avoir des auditeurs. » Il écoute donc les retours : si une radio trouve une production trop adulte pour son public, il peut rappeler le réalisateur pour rajeunir le son. Les playlists des plateformes et la radio se renforcent l’une l’autre : un titre qui monte en streaming aide à convaincre une radio, et inversement. Voir notre article programmation radio : top 40, rotations et golds.
Être patient. Il a vu des titres mettre un an à entrer sur une grande radio musicale. Faire éclore un jeune artiste, selon lui, demande 24 à 36 mois de travail. Un producteur indépendant mise sur peu d’artistes, avec son propre argent : il doit avoir « la rage » et chercher les solutions.
Ne pas opposer indépendants et majors. Lui-même est distribué par une major. Pour lui, la phase de développement se fait souvent chez les indépendants, et une major peut ensuite donner de l’ampleur au projet. « Des bons, il y en a autant dans les majors que chez les indés. » Et il insiste : sans attaché de presse, il est très difficile d’exister. Voir notre guide devenir producteur de musique.
Ce qu’il faut retenir
- Un producteur signe d’abord un coup de cœur : les tests viennent après.
- En audition, une reprise doit montrer votre personnalité, pas imiter l’original.
- Une bonne chanson touche : Amy Winehouse a fait de son histoire un titre mondial.
- La radio cherche des auditeurs : écoutez ses retours plutôt que de les combattre.
- Développer un artiste prend 24 à 36 mois, et demande de la patience.
- Indépendants et majors se complètent, et l’attaché de presse reste indispensable.
Rencontre en ligne de L’Atelier de Cédric avec Valéry Zeitoun, producteur et éditeur indépendant. Voir aussi nos articles directeur artistique : se faire repérer, programmation radio et notre guide devenir producteur de musique.
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