Une ligne de guitare tirée d’un vieux disque de disco, une voix superposée en harmonies, un mix fait dans un salon : en 2000, « Lady (Hear Me Tonight) » de Modjo devient numéro un des ventes de singles au Royaume-Uni et fait le tour du monde. Beaucoup ignorent encore que ce tube de la French Touch est français. Plus de vingt ans après, de nouvelles générations le découvrent… grâce à un jeu vidéo.
L’Atelier de Cédric a reçu en direct, en rencontre en ligne, Romain Tranchart, auteur, compositeur et producteur, moitié de Modjo avec le chanteur Yann Destal. Il raconte la naissance du titre, la signature avec une maison de disques, et surtout ce qu’on oublie souvent : le travail pour faire vivre un tube pendant des décennies.
La rencontre en intégralité avec Romain Tranchart, de Modjo.
Du jazz à la French Touch : la rencontre de Modjo
Romain Tranchart commence le piano à quatre ans, puis la guitare à onze, au Brésil où il vit enfant. N’ayant cours que le matin, il joue jusqu’à cinq heures par jour, de la guitare classique à la bossa nova. De retour à Paris, il monte des groupes de rock, passe son bac, tente une semaine de droit… puis entre à l’American School of Modern Music, une école de musiques actuelles fondée sur le jazz. C’est là qu’il fait de la musique avec Yann Destal.
En parallèle, il découvre la musique électronique avec un ancien batteur de ses groupes, Paul de Homem-Christo, petit frère de Guy-Manuel, moitié de Daft Punk. Il voit de près l’explosion de la French Touch et se met aux synthés, aux samplers et à l’ordinateur. Un morceau le marque particulièrement : « Music Sounds Better With You » de Stardust. Pour lui, il ouvre une porte, de la house répétitive vers une électro plus pop.
Il défend l’apport du jazz, qu’il appelle « la musique classique américaine » : penser en grilles d’accords, en harmonie, travailler la mélodie à l’horizontale et à la verticale. Beaucoup de grands tubes pop américains, rappelle-t-il, ont été produits ou écrits par des musiciens qui savaient écrire la musique.
Comment est née « Lady » : un sample, une nuit, deux jours
Il n’y a pas de règle pour l’inspiration, insiste Romain Tranchart. Elle peut venir d’un piano, d’une erreur, d’une photo, d’une humeur. Pour « Lady », le point de départ est un sample : une boucle tirée de « Soup for One » du groupe Chic. Depuis quelque temps, il découpe ce passage pour le faire coller à une nouvelle grille d’accords qui lui plaît, avec une ligne de basse.
Un matin, il se réveille avec un début de mélodie en tête. Il appelle Yann Destal : « Je pense que j’ai vraiment un truc. » En une journée, chez lui, ils posent la structure, les refrains, la ligne de chant et presque toutes les paroles. Yann Destal enregistre ses voix et ses harmonies, une voix après l’autre. Beaucoup ont cru à un vocodeur : c’est en réalité un travail d’arrangement vocal appris à l’école. En deux jours, la maquette est là.
Un ami ingénieur du son vient ensuite mixer les premiers titres directement chez eux, en quelques jours. Pour Romain Tranchart, il a « tapé dans le mille » : le son de « Lady » était exactement ce qu’il fallait. Une précision : il existe deux versions du titre, la version électro et une version acoustique bossa nova.
Arriver avec son master : la licence plutôt que le contrat d’artiste
Avec trois titres mixés, le duo obtient quelques rendez-vous en maisons de disques grâce à son réseau. Les labels sont intéressés, mais ne savent pas tous quoi en faire. C’est Barclay, chez Universal, qui se montre le plus enthousiaste. Romain Tranchart y apprécie la puissance d’une major au-dessus et l’esprit d’une « maison » au quotidien, avec un directeur artistique qui connaît les clubs, les DJ et les compilations.
Le duo arrive avec ses enregistrements terminés : il signe donc une licence, pas un contrat d’artiste. Le label exploite le master pendant une durée donnée, et les artistes restent producteurs. Romain Tranchart nuance pourtant : un meilleur pourcentage ne sert à rien si l’on n’assume pas ensuite son rôle de producteur. « Il vaut mieux avoir un super contrat d’artiste qu’un contrat de licence avec plus de points mais sans rien faire derrière. » Le duo récupère ses masters en 2010. Pour comparer les formules, voir notre article producteur ou label : quelle différence ?
Les éditions : l’erreur qu’il ne referait pas
Sur l’édition, Romain Tranchart est franc. À vingt ans, il pensait que les éditions, « c’était les partitions ». Le duo signe un contrat d’édition sans vraiment le comprendre, en cédant la totalité de ses droits éditoriaux. L’éditeur a travaillé à l’international, reconnaît-il, mais si c’était à refaire, avec un label déjà très engagé et un titre qui intéresse beaucoup de monde, il ne céderait pas 100 % de ses éditions.
Il raconte comment il a obtenu, plus tard, la rétrocession d’une partie de ses éditions : il est allé voir le directeur des éditions d’Universal de l’époque, Jean-Philippe Allard, en lui expliquant qu’un catalogue immense ne permettait pas de s’occuper de chaque œuvre. Celui-ci lui a fait confiance. Il distingue aussi le droit d’auteur, qui ne se vend pas, de la part éditoriale, qui peut se négocier, par exemple sous forme de reversement d’une partie des revenus. Pour tout comprendre du métier, lire notre guide éditeur musical.
Il critique enfin les contrats dits « 360 », généralisés pendant la crise du disque, qui obligeaient à céder disque, scène et éditions en même temps. Pour lui, ils ne servent les intérêts de personne. Notre article contrat 360 : comment ça marche présente aussi le point de vue des labels.
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Découvrir TEMPO Structuration →Clarifier mon projet en 2hFaire vivre un tube : GTA, versions et « carrière de l’œuvre »
C’est le cœur de la rencontre. « Il faut gérer la carrière de l’œuvre », résument Cédric et Romain Tranchart. Un tube n’est pas acquis une fois pour toutes : si le duo avait tout arrêté quelques années après le succès, la chanson n’aurait ni la même place dans la mémoire collective ni la même valeur économique.
Exemple marquant : le travail avec l’éditeur de jeux vidéo Rockstar pour que « Lady » figure dans la série GTA. À l’époque, dit-il, les règles de gestion collective rendaient ce type d’accord compliqué, et le duo n’a pas gagné beaucoup d’argent sur le moment. Mais l’effet est durable : sous le clip, sur YouTube, on lit des commentaires d’adolescents qui reconnaissent « la chanson de GTA », alors qu’ils n’étaient pas nés à sa sortie. La version bossa nova prolonge aussi la vie du titre : une œuvre, ce sont des paroles et une musique, qu’on peut faire revivre sous une autre forme.
Romain Tranchart préfère d’ailleurs parler de « soutenir et prolonger la vie d’une œuvre » plutôt que de l’« exploiter ». Il regrette les nombreux catalogues qui dorment faute de ce travail, alors que beaucoup d’artistes peinent à vivre de leur musique. Sur les synchronisations, voir notre article combien rapporte une synchro ?
Après « Lady » : le deuxième single et la fin du duo
Tout va très vite. En quelques semaines, les deux étudiants qui allaient en cours d’harmonie le matin signent avec Universal, et le titre sort partout. Le deuxième single, « Chillin’ », marche bien, sans atteindre l’impact du premier : numéro 12 au Royaume-Uni et, selon lui, 400 000 exemplaires vendus. Suivent une tournée en Europe et en Asie, parfois deux avions par jour pour la promotion. Au bout de deux ans, ils ont besoin de souffler, et Yann Destal veut faire sa propre musique : le duo s’arrête.
Sur le métier d’aujourd’hui, Romain Tranchart juge la pression bien plus forte pour les jeunes artistes. On leur demande d’arriver avec un projet produit, un public, des vues, un réseau, des concerts ; la maison de disques ressemble de plus en plus à « une banque ». Il plaide pour une vraie culture du manager, spécialiste d’une scène, à côté d’investisseurs. Il rappelle aussi qu’un artiste français qui chante en anglais ne compte pas dans les quotas de chansons d’expression française à la radio, et se retrouve face aux productions internationales : voir notre article chanter en anglais quand on est artiste français.
Ce qu’il faut retenir
- Un tube peut naître en deux jours, mais il s’appuie sur des années de pratique : jazz, harmonie, arrangement vocal.
- Arriver avec son master permet de signer une licence et de récupérer ses enregistrements, à condition d’assumer son rôle de producteur.
- Ne pas céder ses éditions sans les comprendre : c’est la grande erreur que Romain Tranchart ne referait pas.
- Un tube se gère comme une carrière : synchronisations, nouvelles versions, nouveaux publics.
- Une synchro peu payée peut rapporter longtemps : GTA a fait découvrir « Lady » à des générations entières.
- Chanter en anglais en France place l’artiste face aux productions internationales à la radio.
Rencontre en ligne de L’Atelier de Cédric avec Romain Tranchart, auteur, compositeur et producteur, cofondateur de Modjo. Voir aussi nos articles contrat 360, combien rapporte une synchro ? et notre guide éditeur musical.
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