À quoi ressemble un label indépendant en France aujourd’hui ? Pas au producteur « avec son cigare dans son grand fauteuil » de l’imaginaire collectif. Plutôt à une toute petite entreprise de trois personnes, qui produit deux ou trois albums par an avec des budgets serrés, sur un marché qui se concentre.
Pour dresser ce portrait et donner des repères à ceux qui se lancent, L’Atelier de Cédric a reçu en rencontre en ligne Céline Lepage, déléguée générale de la FÉLIN, la Fédération nationale des labels et distributeurs indépendants, basée à Bordeaux. Elle administre aussi le label Born Bad Records, ce qui lui permet de parler du métier « de la théorie à la pratique ».
La rencontre en intégralité avec Céline Lepage, déléguée générale de la FÉLIN.
Le portrait-robot du label indépendant
La FÉLIN réunit environ 200 labels indépendants et 12 distributeurs. Chaque année, elle interroge ses membres. Voici le profil qui s’en dégage, selon Céline Lepage :
- De très petites entreprises : environ trois personnes en moyenne, moins de dix salariés.
- Environ 35 % d’associations, le reste en sociétés.
- Environ 2,5 albums produits par an, avec un budget moyen de 20 000 € par production.
- De moins en moins de clips, voire plus du tout.
- Un physique sélectif : toutes les sorties ne sortent pas en disque. Certains vinyles sont d’abord vendus au merchandising des concerts et sur Bandcamp, avant d’aller éventuellement en magasin.
- Des activités diversifiées : presque tous sont aussi éditeurs, parfois tourneurs, parfois producteurs d’images. « On a très peu de producteurs purs. »
- Surtout des musiques actuelles (pop, rock, électro, folk, un peu de rap), peu de classique et de jazz.
Un marché plus dur qu’il n’y paraît
Les chiffres globaux du marché de la musique enregistrée sont bons. Céline Lepage les nuance : pour les indépendants, le constat est un resserrement et une concentration du marché. Les grands projets captent l’audience et l’argent, et l’émergence a de plus en plus de mal. Elle cite aussi les difficultés budgétaires des scènes qui accompagnent les jeunes artistes et un public qui dépense un peu moins en culture.
La distribution physique se concentre, elle aussi. Mais le métier existe toujours : de nouveaux distributeurs se créent encore. Pour le numérique, les marges sont faibles, et on trouve à la fois des distributeurs et des agrégateurs pour démarrer.
Le cadre à respecter : payer les artistes et appliquer la convention
Un label ne peut pas faire l’impasse sur le cadre social. La convention collective de l’édition phonographique fixe les salaires minimums des artistes en studio et prévoit une garantie de rémunération minimale (GRM). Pour les musiciens, elle est intégrée au cachet d’enregistrement, ce qui évite d’avoir à les suivre toute leur vie. La FÉLIN publie une fiche pratique à jour sur ces minimums, accessible à tous.
C’est aussi une condition pour être aidé : les dossiers de financement public commencent presque toujours par les salaires (artistes, techniciens), puis les frais de studio (prises, mixage, mastering). « Payer les artistes à juste titre », même en autoproduction, c’est la base.
Se financer : la France est bien équipée
Par rapport à ses voisins européens, la France soutient fortement la production, au nom de la diversité musicale. Un label peut mobiliser :
- le crédit d’impôt pour la production phonographique, réservé aux structures soumises à l’impôt (pas aux associations non fiscalisées) ;
- les aides du CNM, le Centre national de la musique ;
- les aides des sociétés de gestion collective : SCPP et SPPF côté producteurs, Adami et Spedidam côté artistes, Sacem côté auteurs ;
- le Fonpeps, qui aide à l’emploi, un dispositif reconduit mais dont les conditions évoluent.
Beaucoup de producteurs ne connaissent pas toute l’étendue de ces dispositifs, et d’autres se découragent devant le travail administratif. Céline Lepage les encourage à s’y mettre : passer six heures sur un dossier pour récupérer 7 000 €, « ça vaut le coup ». Un producteur a de toute façon un budget, des cachets, un plan promo et une biographie : il suffit de les mettre en forme.
Elle est plus réservée sur le CNM. Né en janvier 2020, il a joué un rôle précieux pendant la crise sanitaire, mais elle estime que les spécificités des producteurs phonographiques y sont aujourd’hui moins bien prises en compte, avec des calendriers de sortie parfois bousculés. D’où son conseil : se faire connaître des équipes, poser ses questions, et savoir que des avis sont donnés avant le passage en commission.
L’artiste-entrepreneur, un autre chemin
La FÉLIN n’accueille que les structures qui ont produit au moins trois albums de deux artistes différents. Un artiste qui ne produit que son propre projet n’est pas considéré comme un label indépendant. Mais les frontières bougent : certains labels sont nés d’un artiste-entrepreneur, les offres de « label services » se multiplient, et l’Adami s’est positionnée comme partenaire des artistes qui produisent leur projet via leur propre structure.
Le principal risque, selon elle, c’est l’isolement. Un artiste qui fait tout seul s’épuise et perd le temps nécessaire à la création. Un mauvais conseil peut aussi coûter cher : elle cite le cas d’un artiste qui a perdu son intermittence après avoir été mal conseillé par son expert-comptable.
Ses conseils pour se lancer
- Bien s’entourer : avoir au moins une personne au profil administratif dans la structure.
- Trouver sa communauté institutionnelle : une fédération ou un syndicat, les équipes du CNM, un réseau comme MEWEM (le programme de mentorat lancé par la FÉLIN en 2018, devenu une association indépendante).
- Choisir des experts qui connaissent la musique, à commencer par l’expert-comptable.
- Se former avant de démarrer.
- Faire de la veille : les règles bougent sans cesse (conventions, aides, fiscalité), d’où l’intérêt d’un réseau qui décrypte.
Et garder en tête ce qui fait le sens du métier : pour elle, c’est le moment où l’on voit l’artiste sur scène, face à un public qui chante ses paroles.
Qui est Céline Lepage ?
Formée en école de commerce, Céline Lepage découvre la musique par hasard, au détour d’un job d’été où elle rencontre un groupe du label Tricatel de Bertrand Burgalat. Elle y fait ses premières armes, notamment en développant la distribution physique auprès des disquaires indépendants parisiens, et assiste à l’éclosion de l’artiste Chassol. Elle est aujourd’hui déléguée générale de la FÉLIN et administratrice du label Born Bad Records.
Questions fréquentes
Qu’est-ce qu’un label indépendant ?
C’est une structure de production phonographique qui n’appartient pas à une major. En France, la FÉLIN considère comme label une structure qui a produit au moins trois albums de deux artistes différents. La plupart sont de très petites entreprises, dont environ un tiers d’associations.
Quel est le budget moyen d’un album produit par un label indépendant ?
Selon les données de la FÉLIN citées par Céline Lepage, le budget moyen d’une production est d’environ 20 000 €, pour des labels qui produisent en moyenne 2,5 albums par an.
Comment financer un label indépendant ?
En combinant le crédit d’impôt pour la production phonographique (pour les structures soumises à l’impôt), les aides du CNM, celles des sociétés de gestion collective (SCPP, SPPF, Adami, Spedidam, Sacem) et le Fonpeps pour l’emploi. Ces aides supposent de rémunérer les artistes selon la convention collective.
Un label peut-il être une association ?
Oui : environ 35 % des labels membres de la FÉLIN sont des associations. Une association non soumise à l’impôt ne peut toutefois pas bénéficier du crédit d’impôt pour la production phonographique.
À quoi sert la FÉLIN ?
La Fédération nationale des labels et distributeurs indépendants aide les producteurs à exercer leur métier dans les règles : fiches pratiques ouvertes à tous, accompagnement juridique et social de ses membres, veille, représentation auprès des pouvoirs publics et campagnes de promotion des indépendants.
Ce qu’il faut retenir
- Un label indépendant, c’est une TPE : trois personnes, 2,5 albums par an, 20 000 € par production.
- Le marché se concentre : l’émergence est plus difficile qu’il n’y paraît dans les chiffres globaux.
- Payer les artistes selon la convention collective est la base, et la condition des aides.
- Les financements existent (crédit d’impôt, CNM, sociétés civiles, Fonpeps) et valent le temps des dossiers.
- S’entourer et se former : isolement et mauvais conseils coûtent cher.
Rencontre en ligne de L’Atelier de Cédric avec Céline Lepage, déléguée générale de la FÉLIN. Voir aussi sa fiche de présentation, notre dossier label et production musicale, les guides monter son label en 10 étapes et combien coûte la création d’un label, ainsi que les 3 crédits d’impôt de l’industrie musicale.
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