Voir sa chanson portée par une scène de film ou de série, c’est le rêve de beaucoup d’artistes et de compositeurs. Mais comment la musique arrive-t-elle réellement à l’écran ? Qui la choisit, à quel moment, avec quel budget, et quels droits faut-il obtenir ? On imagine souvent un coup de chance ou une porte fermée. La réalité est un travail très organisé, qui commence bien avant le tournage.
Pour le comprendre de l’intérieur, L’Atelier de Cédric a reçu en direct, en rencontre en ligne, Varda Kakon, superviseuse musicale. Formée au chant à la Schola Cantorum, elle a d’abord été productrice indépendante (de Danny Brillant pendant sept ans), puis directrice artistique chez Polydor et à la tête de la production chez BMG, avant de se tourner vers la musique à l’image il y a environ vingt-cinq ans. Elle a notamment signé la supervision musicale de Dix pour cent, Baron noir, La Famille Bélier et Monsieur Aznavour. Le public la connaît aussi pour avoir siégé dans le jury de la première saison de la Nouvelle Star.
La rencontre en intégralité avec Varda Kakon, superviseuse musicale.
Superviseur musical : un métier de directeur artistique pour l’image
Pour Varda Kakon, la supervision musicale prolonge naturellement la direction artistique du disque. Dans les deux cas, il s’agit d’accompagner un projet créatif jusqu’au bout, en l’entourant des bonnes personnes : compositeurs, arrangeurs, studios, ingénieurs, musiciens. « Finalement, la supervision musicale, c’est aussi accompagner un compositeur, un réalisateur à aller au bout d’une création artistique. »
Une différence importante avec les États-Unis : là-bas, un film peut compter plusieurs superviseurs, l’un pour les achats de droits, un autre pour la musique originale, un autre pour les contrats. « Nous, en France, c’est la même personne qui fait tout. » Le superviseur français doit donc réunir une oreille, une culture musicale, des compétences juridiques et des compétences de gestion de production.
Le métier était encore très peu répandu en France quand elle a commencé. Il s’est installé depuis une dizaine d’années, au point que la profession s’est organisée en association : l’Association des Superviseurs Musicaux (ASM), dont elle a été secrétaire générale. Pour en savoir plus sur le métier lui-même, voir notre article supervision musicale : définition, métier et opportunités.
Avant le tournage : préparer toutes les musiques jouées à l’écran
Le travail commence par la lecture du scénario. Le superviseur y repère toutes les musiques dont le tournage aura besoin : un personnage qui fredonne une chanson dans la rue, une fête d’adolescents où l’on danse, un groupe qui joue sur scène. Ces musiques, que l’on entend à l’intérieur de l’histoire, doivent être prêtes avant que les caméras tournent. « Souvent, sur un tournage, quand les gens dansent, ils chantent. Donc une fois que c’est dedans, on ne peut plus changer les choses. »
Concrètement, cela veut dire acheter des droits très tôt, enregistrer des playbacks, préparer des orchestres. Pour La Famille Bélier, elle a fait enregistrer en amont les chorales qui chantent Michel Sardou, des versions qui n’existaient pas dans le commerce. Pour Monsieur Aznavour, il a fallu préparer des orchestres et de nombreux playbacks. Sur une série d’époque, il faut trouver des morceaux cohérents avec la période et les faire répéter aux musiciens qui joueront dans les châteaux.
Le tournage lui-même est paradoxalement le moment où le superviseur intervient le moins : l’équipe a reçu toute la matière musicale dont elle a besoin.
Après le tournage : le spotting, puis la musique originale
Une fois le montage commencé s’ouvre la deuxième phase : la production de la musique originale, celle qui accompagne les émotions et l’action sans faire partie de l’histoire. Elle commence par le spotting : le réalisateur, le compositeur et le superviseur s’assoient ensemble pour décider où la musique entre, où elle sort, de quel type elle doit être, et à quels endroits on place plutôt une synchro, c’est-à-dire un titre existant.
Une question compte beaucoup à ce stade : faut-il monter avec des musiques temporaires, ou laisser le compositeur devant une feuille blanche ? Varda Kakon défend souvent la seconde option. Une musique temporaire, surtout un titre très connu, influence tout le monde : on s’y habitue, et le compositeur est tenté d’aller dans le même sens. La feuille blanche « leur coupe moins les ailes ».
Viennent ensuite les maquettes, les échanges avec la production, puis la fabrication : réserver un orchestre, faire écrire partitions et arrangements, ou produire de la pop ou de l’électro avec des solistes. Pour voir le même processus du côté du compositeur, lire notre article composer une bande originale, du scénario à l’orchestre.
Le budget : une enveloppe, comme pour les costumes
La musique dispose d’une enveloppe définie en préproduction, comme les costumes ou les décors. Elle peut évoluer en cours de route : des économies sur un poste, comme les effets spéciaux, peuvent profiter à la musique, et inversement. Ce budget reste modeste au regard du budget global d’un film. Mais, nuance Varda Kakon, la contrainte n’est pas toujours un handicap : faute de moyens, on va chercher des idées plus originales, qui donnent parfois « des choses tout à fait magiques ».
Le superviseur, lui, est payé au forfait, sur facture. La fourchette varie peu, mais le montant dépend de l’ampleur du travail : deux synchros ou quarante à négocier, vingt minutes ou deux heures de musique originale, ce n’est pas le même chantier. Et non, le superviseur n’est en principe pas éditeur de la musique du film : ce sont plutôt les producteurs, les coproducteurs, les diffuseurs, parfois les compositeurs eux-mêmes qui gardent une part de coédition.
Les droits : deux autorisations et une licence sur mesure
Une chanson publiée peut être reprise ou jouée par n’importe qui, du moment que ses auteurs et compositeurs sont rémunérés par la Sacem. Le film change la donne : associer des images à une œuvre en modifie le sens. Un auteur peut refuser que sa chanson d’amour se retrouve sur des images qui le choquent ; c’est son droit. Il faut donc un accord préalable des ayants droit, et cet accord se paie : c’est le droit de synchronisation.
Pour un titre existant, il faut deux autorisations : celle de l’éditeur pour l’œuvre (paroles et musique) et celle du producteur pour l’enregistrement, le master. Le prix de la licence dépend de la notoriété du titre, mais aussi de ce que l’on demande :
- la durée des droits : cinq ans, trente ans ou toute la durée légale ;
- les médias : tous médias, ou seulement les festivals pendant deux ans ;
- l’utilisation : trente secondes au cœur du film ou trois minutes au générique de fin.
À cela s’ajoutent les contrats du compositeur, des arrangeurs, des musiciens interprètes, des solistes : autant de droits différents à négocier. Pour les ordres de grandeur et le partage de l’argent, voir notre article combien rapporte une synchro.
Les librairies musicales, l’outil discret
Les superviseurs utilisent énormément les librairies musicales, non pour les grands moments du film, mais pour les ambiances et les musiques de complément. Exemple : une scène dans un restaurant brésilien où le scénario prévoit une chanson brésilienne à fond dans les enceintes. Plutôt que de faire écrire et enregistrer un titre, on trouve en librairie un label qui a exactement ce qu’il faut. Pour les compositeurs, c’est une vraie porte d’entrée : voir comprendre la librairie musicale.
L’intelligence artificielle, un gain de temps pour l’instant
Varda Kakon ne voit pas encore les compositeurs « en danger ». Pour ceux qui savent s’en servir, l’IA permet d’essayer très vite d’autres couleurs ou arrangements d’un thème, avant de retravailler à la main. Pour les superviseurs, elle aide aussi à retrouver plus vite les ayants droit d’un morceau. Elle espère que la demande de musiques uniques, créées sur mesure, continuera de faire vivre la diversité créatrice.
La formation TEMPO Synchro t’aide à comprendre le marché de la musique à l’image, à préparer tes titres et à contacter les bons interlocuteurs.
Découvrir TEMPO Synchro →Clarifier mon projet en 2hArtiste ou compositeur : comment être synchronisé ?
Un artiste autoproduit, sans éditeur ni label, peut-il être synchronisé ? Oui. Une part de hasard existe toujours, et l’histoire est connue : la musique de Yann Tiersen serait arrivée jusqu’à Amélie Poulain par un CD qui tournait dans la voiture d’un assistant pendant les repérages. Mais trois choses comptent :
- Viser les bonnes personnes. Ce sont les réalisatrices et les réalisateurs qui choisissent la musique de leur film, et le plus souvent leur compositeur. « Les meilleures portes d’entrée, c’est réalisatrice et réalisateur », conseille Varda Kakon : le capitaine du navire.
- Être présent là où les superviseurs écoutent. Ils sont en contact permanent avec les labels et les éditeurs, dont les directeurs artistiques leur proposent des titres pour chaque film.
- Avoir des droits clairs. Le superviseur doit pouvoir obtenir rapidement l’accord pour l’œuvre et pour l’enregistrement.
Et pour celles et ceux qui veulent devenir superviseur, son conseil tient en peu de mots : avoir la culture musicale la plus large possible, apprendre le droit et la gestion de production, et savoir écouter les réalisateurs et les compositeurs pour les aider à atteindre ce qu’ils cherchent. Au service, toujours, du film.
Ce qu’il faut retenir
- La musique d’un film se prépare avant le tournage : toutes les musiques jouées à l’écran doivent être prêtes et leurs droits acquis.
- Après le tournage vient le spotting, puis la production de la musique originale, de préférence sans trop de musique temporaire.
- Le budget musique est une enveloppe fixée en préproduction, souvent modeste, qui peut évoluer.
- Un titre existant demande deux accords, œuvre et master ; le prix dépend de la durée, des médias et de l’utilisation.
- Les librairies musicales servent aux ambiances et aux musiques de complément.
- Pour être synchronisé, visez les réalisateurs, soyez présent auprès des labels et éditeurs, et ayez des droits clairs.
Rencontre en ligne de L’Atelier de Cédric avec Varda Kakon, superviseuse musicale. Voir aussi notre dossier synchro et musique à l’image, l’article music supervisor : rôle, métier et opportunités et combien rapporte une synchro.
Vous composez pour l’image ? La formation TEMPO Synchro vous apprend à composer pour le cinéma, la pub et la série. Vous pouvez aussi clarifier votre projet en deux heures, ou parcourir l’annuaire des professionnels reçus par L’Atelier.