Dans un Zénith ou un stade, la musique ne suffit plus : il faut aussi que le spectateur assis tout en haut des tribunes vive le concert. C’est le rôle de la scénographie de concert et de la mise en scène de concert : concevoir l’espace, les écrans, les lumières et le déroulé d’un show pour qu’il raconte quelque chose, du premier au dernier rang.
L’Atelier de Cédric avait reçu Julien Mairesse au Studio Bleu. Il est revenu en direct, pour une rencontre en ligne, expliquer comment on crée un grand show. Directeur artistique, metteur en scène et scénographe, il a conçu les concerts de Soprano, Gims, Aya Nakamura, Kendji Girac ou Dadju. Au moment de la rencontre, il travaillait aussi pour la télévision.
La rencontre en intégralité avec Julien Mairesse.
Un métier appris sur la route, sans école
Originaire de Lille, Julien Mairesse n’a suivi aucune formation liée à son métier actuel. Sa seule école, dit-il, a été de travailler énormément.
Il débute sur une tournée, avec une mission modeste : conduire les danseuses d’un Zénith à l’autre. Ses journées lui laissent du temps : il va à la rencontre de tous les métiers techniques et propose ses services, pour apprendre. Un jour, le directeur de la tournée en fait son assistant.
À ses côtés, il apprend dans les plus grandes salles de France : Zénith, Bercy, Stade de France. Au Stade de France, il intègre les équipes récurrentes et gravit les échelons de la régie, des loges au plateau, jusqu’à la mise en scène et la scénographie. Il passe aussi par la production, notamment sur les tournées d’Éric et Ramzy. Pour comprendre ces métiers de la route, voir le rôle du tour manager et du régisseur de tournée.
La mise en scène de concert, un métier né des grands shows
Il n’a pas appris aux côtés de metteurs en scène. « Le métier de la mise en scène dans le monde de la musique n’existe quasiment pas », explique-t-il. Ce métier s’est imposé à lui, à force de travailler sur de gros spectacles.
Les shows qui remplissent les grandes salles doivent faire au public une proposition complète, visuelle comme musicale. Et il faut faire partager le concert à un spectateur assis à 40 ou 80 mètres de la scène, ce qui passe forcément par la scénographie. Au moment de la rencontre, Julien Mairesse comptait une vingtaine d’années dans la musique, dont une quinzaine consacrées à l’artistique.
Le directeur artistique de concert conçoit ce que le public voit sur scène. À ne pas confondre avec le directeur artistique d’un label, qui accompagne les enregistrements.
Pourquoi la scénographie de concert concerne surtout les grandes salles
Julien Mairesse travaille essentiellement sur de grandes scènes. Pas par snobisme, précise-t-il, mais pour deux raisons.
- Le budget : dans les petites salles, les économies de tournée sont très serrées et ne permettent pas de payer un poste de direction artistique en plus.
- La relation directe : dans une salle de 500 à 2 000 personnes, l’artiste peut encore raconter son histoire au public en direct, sans passer par la vidéo, de gros dispositifs lumière ou des effets spéciaux.
Toucher le spectateur placé à 80 mètres de la scène
Dans un grand show, le but n’est pas forcément l’intimité : dans un concert très festif, on cherche surtout le partage. Le défi est de transmettre l’émotion à un spectateur assis tout en haut d’une tribune du Stade de France. « La principale raison d’aller voir des gros shows, c’est d’avoir le sentiment de faire partie d’un tout », explique Julien Mairesse : se dire que ce soir, on est 40 000 ou 80 000, réunis autour d’un artiste, dans une communion humaine et artistique.
Que ce spectateur entende bien, c’est le métier des équipes techniques. Qu’il comprenne le show et garde un contact visuel avec un artiste d’environ 1,80 mètre placé à 150 mètres de lui, c’est celui de la mise en scène. Sans outils autour de l’artiste, on tombe dans ce qu’il appelle « le syndrome du Playmobil dans un lavabo » : il ne se passe pas grand-chose.
Écrans, lumière, vidéo : pour découvrir les métiers qui fabriquent ces images, voir les fiches de Franck Mahaut, éclairagiste de tournées, et de Jérémy Bargues, concepteur lumière et scénographe de tournées.
Créer un show pour une artiste qui débute : l’exemple d’Aya Nakamura
Aya Nakamura fait partie des artistes qui explosent en quelques mois : numéro un des classements, plus d’un milliard de streams, un Olympia rempli en une heure et demie. Mais elle n’avait pas passé des années à écumer les salles avec un groupe, du premier van au premier technicien, cette progression qui construit d’ordinaire l’expérience de la scène.
Le risque : décevoir un public venu voir une star, et faire peser une pression énorme sur l’artiste. La réponse : un dispositif scénographique et musical dimensionné pour les Zénith, mais très simple à utiliser, pour qu’elle prenne vite ses marques et s’en amuse. Surtout pas dix effets par chanson, qui obligent l’artiste à se demander sans cesse ce qu’elle doit faire. Les shows très complexes, comme ceux de Céline Dion à Las Vegas, supposent une expérience de scène hors du commun.
Sur une scène de sept mètres d’ouverture, devant 5 000 à 10 000 personnes, on peut vite se sentir perdu. Il faut donc donner à l’artiste un cadre, un espace de jeu. « Dans cet espace-là, tu es totalement libre », résume Julien Mairesse, et au-delà, tout est maîtrisé et contrôlé. L’artiste se sent alors en sécurité et peut prendre du plaisir.
Partir des envies de l’artiste
Le travail commence par une conversation avec l’artiste. Julien Mairesse cherche à savoir :
- ce dont l’artiste a envie et là où il se sent à l’aise
- les pièges, ce qu’il veut absolument éviter
- ce qui lui plaît artistiquement aujourd’hui et pourrait devenir un outil à son service
Avec ces éléments, il crée une scénographie, construit une setlist, choisit les musiciens et propose un show dans lequel l’artiste se reconnaît. Pour Aya Nakamura, la tournée a reçu de très bons retours. L’enjeu : qu’elle reparte un jour en tournée sereinement, et non la peur au ventre.
Car le véritable échec, pour lui, serait un artiste qui lui dirait que le show est très beau, mais qu’il n’est pas heureux sur scène : « ça, c’est la pire sanction que je puisse avoir dans mon travail ».
Une scène au service d’une narration
Seul avec trois musiciens sur une grande scène, on peut donner une impression de vide. Une scène presque nue peut pourtant être très forte : Johnny Cash sur une scène de stade, avec un tabouret de bar, une poursuite et une guitare, n’avait besoin de rien d’autre. Le placer dans la scénographie de Miley Cyrus aurait semblé grotesque.
Beaucoup d’artistes proposent aujourd’hui plus que de la musique : un univers, des codes, parfois de la vidéo, quand ils réalisent eux-mêmes leurs clips. La scène doit alors servir une narration.
Elle doit aussi respecter le spectateur. Pour un jeune couple, deux places en Zénith coûtent vite 80 euros, et avec le transport, la sortie dépasse les 100 euros : l’équivalent des courses de la semaine. Selon Julien Mairesse, sortir est désormais en concurrence avec bien manger. On peut aimer ou détester un show, mais le public doit se sentir respecté : trouver un artiste investi, entouré d’un univers qui raconte quelque chose, et repartir avec le sentiment d’avoir vécu un moment un peu magique.
Le budget, une contrainte mais pas une garantie
Son métier, reconnaît-il, est fait de contraintes budgétaires. Ce sont des entreprises, et des artistes, qui doivent gagner de l’argent : le budget définit les possibilités d’un show.
Mais il ne fait pas tout. « Le budget contribue à réaliser des jolies choses, mais n’est en aucun cas l’assurance d’un résultat de qualité », insiste-t-il. À l’inverse, un petit budget ne condamne pas à rater son spectacle. Ce qui compte avant tout, c’est la manière dont l’artiste vit la scène et entre en connexion avec le public. Le plus beau décor ne sauve pas un artiste qui s’ennuie : le reste n’est que du décorum.
Parler budget n’a rien de vulgaire pour cet ancien de la production. Pour comprendre qui finance et organise une tournée, voir notre guide des métiers du live : producteur de spectacle, tourneur et booker.
Mettre en scène un concert pour la télévision
Basique, le concert. La société de production Morgane, très liée au live (elle produit avec les Francofolies de La Rochelle et réalise de nombreuses captations de concerts), produisait l’émission Basique en format court. Julien Mairesse l’a adaptée en concert d’une heure retransmis à la télévision. Avec une carte blanche totale, il a pu proposer une scénographie très différente de ce qu’on voit d’habitude à l’écran.
Les grands primes en direct. Il a travaillé sur Unis pour le Liban, à l’Olympia, en direct sur France 2 : Ibrahim Maalouf et de nombreux musiciens y accueillaient des artistes très variés, comme Matthieu Chedid ou Clara Luciani, pour un vrai concert à la télévision.
La télévision ajoute ses règles : un animateur, qu’on ne rencontre jamais en concert, et des stratégies sur l’ouverture du programme ou l’heure de la coupure publicitaire. En live, il se sent plus libre, main dans la main avec l’artiste. Sur place, les répétitions du son, des caméras, de la lumière et des écrans tiennent en moins de deux jours : tout se prépare en amont et tout doit être scripté, car la réalisation ne peut rien découvrir en plein direct. En cas de panne, l’animateur devient un joker précieux pour garder le téléspectateur.
Rester indépendant et bien choisir ses projets
Son métier repose sur des relations durables avec les artistes. Au moment de la rencontre, il travaillait avec Soprano depuis un peu plus de douze ans et avec Gims depuis environ six ans. La dernière tournée de Soprano avait réuni plus d’un million de personnes en moins de neuf mois. Celle de Gims avait duré plus d’un an et s’était terminée au Stade de France.
Il tient aussi à son indépendance et a monté sa propre société. Disposer d’un peu de trésorerie, explique-t-il, rend meilleur dans ses choix : on n’accepte pas un projet pour lequel on n’est pas la bonne personne. Dans un métier artistique, cela se voit très vite quand on travaille uniquement pour l’argent. Et le métier est cyclique : quand tout va bien, il faut en profiter pour travailler sur des projets qu’on aime. Depuis, Julien Mairesse a notamment mis en scène la cérémonie Les Flammes et travaillé sur l’ouverture du Festival de Cannes avec Zaho de Sagazan.
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À un artiste qui ouvre pour une tête d’affiche à l’Olympia ou dans un Zénith, Julien Mairesse donne un seul conseil : la sincérité. Il se souvient d’une jeune artiste en première partie de Diam’s, seule avec sa guitare, son petit pied de micro et son bonnet. Il l’a trouvée fabuleuse, justement parce qu’elle ne cherchait aucun effet de style.
Racontez-vous. Ce qui le séduit chez un inconnu, c’est l’envie de se raconter et de se donner complètement au public. Être artiste, comme être bon cuisinier ou boulanger, « ce n’est pas avoir la panoplie qui correspond à l’image qu’on s’en fait ».
Ne copiez pas les autres. Inutile de reproduire ce que font d’autres artistes dans leurs concerts. Vivez le vôtre comme vous avez envie de le vivre, avec vos tripes.
Visez le respect, pas l’unanimité. Ceux qui n’aiment pas votre musique diront au pire que ce n’est pas leur style. En faisant des tonnes, en revanche, vous risquez un vrai rejet. « Quand tu arrives avec une démarche simple et sincère et honnête, on est obligé de le reconnaître », affirme-t-il. Pour lui, c’est le point de départ du métier d’artiste, comme de n’importe quel autre métier. Pour préparer la suite, voir comment développer son projet live et séduire un grand tourneur.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que la scénographie de concert ?
C’est la conception de l’espace scénique d’un concert : décor, écrans, lumières et effets, au service d’une narration. Dans les grandes salles, elle permet au spectateur placé loin de la scène de comprendre le show et de garder un contact visuel avec l’artiste.
Que fait un directeur artistique de concert ?
Il conçoit, avec l’artiste, ce que le public voit sur scène : mise en scène, scénographie, contenus des écrans, setlist et choix des musiciens. Julien Mairesse part toujours des envies de l’artiste et de son expérience de la scène.
Faut-il un gros budget pour créer un grand show ?
Non. Selon Julien Mairesse, le budget aide à réaliser de belles choses mais ne garantit jamais un résultat de qualité. L’engagement de l’artiste et sa connexion avec le public comptent avant tout.
Comment réussir une première partie dans une grande salle ?
En restant sincère : se raconter simplement, sans copier les concerts des autres ni multiplier les effets. Pour Julien Mairesse, une démarche simple et honnête est respectée, même par ceux qui n’aiment pas la musique proposée.
Ce qu’il faut retenir
- La scénographie de concert sert surtout les grandes salles, où il faut toucher un spectateur placé très loin de la scène.
- Un show se construit avec l’artiste, à partir de ses envies, de son aisance et de son expérience de la scène.
- Pour un artiste qui débute, mieux vaut un cadre simple et rassurant qu’une avalanche d’effets.
- Le budget aide, mais ne garantit rien : l’engagement de l’artiste compte d’abord.
- En première partie, la sincérité vaut mieux que la panoplie.
Rencontre en ligne de L’Atelier de Cédric avec Julien Mairesse, directeur artistique, metteur en scène et scénographe de concerts. Voir aussi notre guide complet du live et des tournées, pourquoi les live sessions sont devenues un outil de promotion et notre guide des métiers de la musique.
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