Qui défend les producteurs indépendants en France ? L’UPFI, l’Union des producteurs phonographiques français indépendants, est le syndicat des producteurs indépendants : des labels, des artistes qui produisent leur propre musique et des distributeurs. Son rôle reste pourtant mal connu de beaucoup d’artistes qui montent leur label indépendant.
L’Atelier de Cédric a reçu Guilhem Cottet, directeur général de l’UPFI depuis 2020, pour une rencontre en ligne diffusée en direct sur YouTube, LinkedIn et Instagram. Il explique ce qu’est un producteur phonographique, ce que fait son syndicat et ce qu’il conseille à un petit label.
La rencontre en intégralité avec Guilhem Cottet.
Un parcours guidé par la curiosité
Guilhem Cottet est passé par Sciences Po Paris, le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), les relations institutionnelles de diffuseurs et le cabinet du PDG de Radio France. « Je me laisse porter beaucoup par la curiosité », résume-t-il. Passionné d’audiovisuel, il s’oriente vers les questions institutionnelles : contribuer à un cadre réglementaire, convaincre les responsables politiques.
Il fonde et dirige ensuite la Guilde française des scénaristes, puis devient délégué général de France Datacenter, par curiosité pour le numérique, avant de revenir à la culture. Il rejoint l’UPFI en 2020, en pleine crise sanitaire. Contrairement à l’audiovisuel, très régulé autour du CNC, la musique lui semblait un secteur où il restait beaucoup à faire.
L’UPFI, le syndicat des producteurs indépendants
Née dans les années 1980 sous un autre nom et une autre forme, l’UPFI s’est ensuite constituée en syndicat professionnel. Elle représente exclusivement des indépendants, en deux groupes :
- une poignée d’entreprises de taille intermédiaire (ETI) ou de grosses PME
- beaucoup de très petites entreprises (TPE) très dynamiques
Elle compte aussi des distributeurs indépendants. Sa priorité reste la production, mais ces distributeurs sont précieux : ils font remonter des informations sur leurs labels, aident à faire redescendre celles du syndicat et, parce qu’ils dialoguent en continu avec les plateformes de streaming, apportent un éclairage qu’un label n’a pas toujours. Voir aussi notre guide pour distribuer sa musique avec son label indépendant.
Producteur phonographique : celui qui prend le risque
Officiellement, rappelle Guilhem Cottet, le producteur phonographique est celui qui fixe le phonogramme, c’est-à-dire qui enregistre l’œuvre, en numérique ou en physique. C’est aussi l’employeur de l’artiste et celui qui investit. Lui ajoute que c’est « un partenaire qui est bien informé pour l’artiste » : il sait ce que veulent ses artistes et les aiguille quand ils ne le savent pas encore.
C’est aussi, en général, celui qui met l’argent sur la table : un disque s’enregistre, se fabrique, se distribue et se commercialise. Les moyens de production coûtent moins cher qu’avant, mais « il y a une chose qui a un coût de plus en plus élevé, c’est la stratégie ». Un artiste autoproduit ne peut pas tout maîtriser : bien s’entourer est crucial. Pour aller plus loin : le rôle du producteur phonographique, ses aides et sa structuration.
Indépendant : une question de maîtrise, pas de taille
Le mot indépendant est, selon lui, employé un peu à tort et à travers. Sa définition : un entrepreneur qui garde la complète maîtrise de son entreprise, sans actionnaires qui lui imposent une politique économique ou artistique. Les majors, explique-t-il, se sont construites en absorbant des distributeurs et des catalogues, si bien que chacun y a quelqu’un au-dessus de lui. Les indépendants y gagnent liberté et agilité.
La contrepartie : des budgets plus restreints, moins de marketing et plus de difficultés à faire émerger des artistes. Or, selon lui, les indépendants assurent la très grande majorité de la production en France : ils portent la diversité musicale et l’émergence artistique.
UPFI, SNEP, SCPP, SPPF : qui fait quoi ?
Il n’existe que trois majors, rappelle Guilhem Cottet, et toutes ces organisations comptent des indépendants, labels ou artistes autoproduits. Pour caricaturer un peu :
- le SNEP est prioritairement le syndicat des majors (voir la fiche de Guillaume Leblanc, du SNEP)
- l’UPFI est qualifiée de syndicat des gros indépendants, mais compte aussi des petits
- la SCPP et la SPPF sont des organismes de gestion collective (OGC) : elles collectent et répartissent les droits voisins, et délivrent aussi des aides, complémentaires des aides publiques
L’UPFI se décrit comme la petite sœur, ou la cousine, de la SPPF. Dans les années 1980, des indépendants qui siégeaient au SNEP et à la SCPP ont estimé que leurs intérêts n’y étaient pas défendus autant que ceux des majors, et ont créé leurs propres structures. Selon lui, cette séparation reste justifiée.
Ce que l’UPFI fait pour ses membres
Un syndicat ne distribue pas d’argent, mais il va le chercher. Pendant la crise sanitaire, le disque a moins souffert que le live, mais les magasins fermés ont pesé sur les revenus : l’UPFI s’est chargée d’obtenir des aides exceptionnelles.
Elle fait aussi une veille régulière, car le métier bouge énormément. Exemple : une alerte aux membres sur une nouvelle législation européenne sur les emballages. Un label qui envoie des CD ou des vinyles depuis sa boutique en ligne sera bientôt soumis à des obligations très contraignantes sur la taille des emballages.
Enfin, l’UPFI travaille avec le Centre national de la musique (CNM), un établissement que les indépendants ont réclamé pendant vingt à vingt-cinq ans. Au moment de la rencontre, son modèle n’était pas encore stabilisé, notamment pour son financement, et l’UPFI participait à des groupes de travail presque chaque semaine. Voir le Centre national de la musique, ses missions et ses aides.
Le crédit d’impôt phonographique, un vrai levier
Guilhem Cottet n’est pas pessimiste sur l’avenir des trois crédits d’impôt de la musique : au moment de la rencontre, le gouvernement avait suivi la filière, mobilisée pour obtenir leur prorogation de manière anticipée, même si l’issue du budget restait attendue. Un point essentiel, car un projet peut prendre plusieurs années, et certains projets ambitieux ne se lancent pas sans l’assurance que le crédit d’impôt existera encore l’année suivante.
Un chiffre l’a marqué dans l’évaluation menée par le CNM avec la Banque de France. Un dossier obtient d’abord un agrément provisoire, puis un agrément définitif. Or, « entre l’agrément provisoire et l’agrément définitif, il y a en moyenne plus de 200 % d’investissements qui sont consentis par le producteur ». La preuve, pour lui, d’un vrai effet levier.
Le dispositif vise en priorité les productions majoritairement francophones et les nouveaux talents. Les règles européennes interdisent un critère de nationalité : la France a choisi celui de la langue, ce qui pose question aux labels de musiques du monde. Autre limite : un artiste passé dans la catégorie des artistes confirmés n’est plus éligible, même si sa carrière a décliné depuis l’époque du CD. L’UPFI aimerait faire évoluer ce point.
Au début, c’étaient souvent les mêmes entreprises, bien outillées, qui utilisaient le crédit d’impôt. Aujourd’hui, le nombre de bénéficiaires augmente parce que des TPE s’en emparent : le dispositif s’est démocratisé. Mais il est restitué assez tard par rapport à l’investissement, alors qu’une aide du CNM arrive au démarrage du projet. Or la trésorerie est un vrai sujet pour les petites entreprises. Le détail : les trois crédits d’impôt de l’industrie musicale.
Taxes du CNM : le combat contre le plafonnement
Le CNM est financé notamment par deux taxes, sur la billetterie des spectacles et sur le streaming. Elles devaient aller intégralement à la filière, mais l’État a fixé un plafond au-delà duquel il garde l’argent collecté. Selon Guilhem Cottet, au moment de la rencontre, le plafond de la taxe sur les spectacles était de 58 millions d’euros, pour des recettes attendues autour de 75 millions.
Il juge ce mécanisme aberrant : la filière ne demande pas d’argent à l’État, elle s’autofinance par la mutualisation, et ce sont ses acteurs qui paient ces taxes. « Pour nous, ce n’est pas entendable. » L’UPFI cherchait donc à faire bouger la loi de finances, avec des députés et des sénateurs attachés à la culture. Son argument : au CNC, les trois taxes du cinéma n’ont jamais été plafonnées.
Streaming : un modèle à rééquilibrer
Le streaming progresse, même si certains jugent cette croissance insuffisante. Malgré une vraie tradition française de culture gratuite, Guilhem Cottet reste optimiste : en musique, on retrouve à peu près le même catalogue d’une plateforme à l’autre, alors qu’en vidéo il faut cumuler les abonnements. Il invite aussi les plateformes à mieux accompagner les publics plus âgés, souvent perdus.
Il pointe un déséquilibre : certaines plateformes ont une part de marché mondiale énorme, et les indépendants n’ont pas les outils pour dialoguer avec elles d’égal à égal. L’UPFI a soutenu très tôt le modèle user centric proposé par Deezer, où l’abonnement d’un auditeur va aux artistes qu’il écoute. Elle le juge plus juste. Le modèle artist centric de Deezer en est, selon lui, une première étape, face à une concentration des revenus qui ne reflète pas toujours la réalité des écoutes.
Intelligence artificielle : la transparence d’abord
Guilhem Cottet salue Deezer, qui communique sur la progression des titres entièrement générés par l’IA et retire ceux qui servent à des écoutes frauduleuses. Certaines plateformes craignent que cela nuise à l’image du streaming. Lui pense l’inverse : « le streaming a tout à gagner à jouer la transparence ». Selon lui, le streaming représente quasiment 80 % des revenus de la profession : la dépendance aux plateformes est forte.
Les titres 100 % IA sont relativement faciles à traiter. La vraie question concerne les productions en partie assistées par l’IA. Les plateformes commencent à étiqueter, les OGC se demandent à qui reverser des droits, le CNM s’interroge pour ses aides : des factures de studio ou de musiciens prouvent un travail humain. Il se méfie de ceux qui affirment n’avoir que 20 % d’IA dans un titre : cela ne se quantifie pas. Plutôt que chacun dans son coin, il plaide pour des solutions de filière, collectives.
Une filière encore trop peu régulée
La musique est plus difficile à fédérer que le cinéma, estime Guilhem Cottet. Son exemple : un producteur de musique classique, très mal rémunéré en streaming, dont le modèle n’est pas tenable. Doit-il se mettre à la pop ou au rap ? Pour préserver la diversité des esthétiques, il faut corriger les effets pervers du marché : c’est le rôle du CNM, et il plaide pour une réglementation dédiée à la musique, nationale et peut-être européenne.
Il s’inquiète de la taille des plateformes, dont certaines refusent de négocier avec l’UPFI (il cite TikTok), et du value gap, quand un service tire profit de la musique mais la rémunère de façon marginale. Au Royaume-Uni, où une énorme part de ce qui est consommé vient des États-Unis selon lui, AIM, l’homologue britannique de l’UPFI, a réclamé la création d’un crédit d’impôt : pour lui, le modèle français peut en inspirer d’autres.
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Rejoignez un syndicat tôt. Les critères d’adhésion à l’UPFI sont basiques et elle est ouverte aux labels émergents, car le syndicat est souvent le premier endroit où l’on trouve l’information pour se professionnaliser. La cotisation, annuelle, dépend de la tranche de chiffre d’affaires.
Démarrez petit. Sur le papier, un label peut ne compter qu’une personne, même non salariée. Les associations sont rares à l’UPFI, mais une montée en puissance progressive est tout à fait possible.
Pensez croissance, à votre rythme. Le discours de l’UPFI : comment passer de la TPE à la PME, puis à l’ETI. Le syndicat veut un vivier de petits labels dynamiques et des labels intermédiaires, pour éviter une polarisation entre très gros acteurs et TPE qui n’ont plus les moyens de produire.
Préparez la crise de croissance. Le succès, c’est souvent dix ans de développement. Quand il arrive, faut-il recruter ? Seulement si l’activité le justifie : on oscille entre le burn-out et le sureffectif, et « il faut arriver à trouver un petit peu son rythme de croisière et la bonne taille ».
Visez la durée. Même dans les grands labels, aucun projet n’est jamais sûr, et tout le monde peut avoir un succès. Ce qui réunit ses adhérents, c’est l’envie d’accompagner des artistes. Un indépendant, conclut-il, c’est « quelqu’un qui va essayer pour son artiste de construire une carrière durable ».
Questions fréquentes
Qu’est-ce que l’UPFI ?
L’Union des producteurs phonographiques français indépendants est un syndicat professionnel qui représente exclusivement des indépendants : quelques grosses PME ou ETI, beaucoup de très petites entreprises, et des distributeurs. Elle défend leurs intérêts et accompagne ses membres.
Que peut apporter l’UPFI à un petit label ?
Selon Guilhem Cottet, le syndicat est souvent le premier endroit où un label trouve l’information pour se professionnaliser. L’UPFI est ouverte aux labels émergents et les aide à grandir.
Quelle différence entre l’UPFI, le SNEP, la SCPP et la SPPF ?
Pour caricaturer, selon Guilhem Cottet, le SNEP est prioritairement le syndicat des majors et l’UPFI celui des indépendants. La SCPP et la SPPF sont des organismes de gestion collective qui collectent et répartissent les droits voisins des producteurs.
Le crédit d’impôt phonographique est-il réservé aux grosses maisons ?
Non. Selon Guilhem Cottet, le nombre de bénéficiaires augmente parce que des très petites entreprises s’en emparent. Le dispositif vise en priorité les productions majoritairement francophones et les nouveaux talents.
Ce qu’il faut retenir
- L’UPFI est le syndicat des producteurs indépendants : labels, artistes autoproduits et distributeurs.
- Le producteur phonographique enregistre, emploie et investit, mais son apport le plus précieux est la stratégie.
- Le crédit d’impôt phonographique a un vrai effet levier et s’ouvre aux petites structures.
- Les combats du moment, selon Guilhem Cottet : les taxes du CNM, un streaming plus équitable et la transparence sur l’IA.
- Pour un petit label : adhérer tôt, grandir à son rythme et viser des carrières durables.
Rencontre en ligne de L’Atelier de Cédric avec Guilhem Cottet, directeur général de l’UPFI (Union des producteurs phonographiques français indépendants). Voir aussi notre guide pour monter son label de musique en 10 étapes et nos conseils pour financer un label indépendant.
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