Producer ou producteur de musique : qui fait le son, qui finance le disque ?

par | Mar 8, 2024

En musique, un producer (mot anglais) est celui qui fait le son d’un morceau : il compose souvent l’instrumental, arrange, dirige l’enregistrement et donne sa couleur au disque. En français, on l’appelle plutôt réalisateur artistique, arrangeur ou, dans le rap, beatmaker. Le producteur de musique au sens français, le producteur phonographique, fait un autre métier : il finance l’enregistrement, en devient propriétaire (le master) et touche les droits voisins du producteur.

Deux rôles, deux façons d’être payé, deux sortes de droits. Pour les démêler, L’Atelier de Cédric a reçu, lors d’une rencontre enregistrée à Radio Campus Paris, trois artistes qui réalisent aussi pour les autres : Philippe Cohen-Solal, cofondateur de Gotan Project et fondateur du label Ya Basta Records, Benjamin Cotto, musicien et compositeur de Lilly Wood and the Prick, et Camille Ballon, alias Tom Fire, producteur et réalisateur artistique.

La rencontre en intégralité avec Philippe Cohen-Solal, Benjamin Cotto et Camille Ballon.

Producer : ce que veut dire le mot en musique

Dans le monde anglo-saxon, le record producer dirige la création sonore d’un titre ou d’un album : arrangements, structure, choix des sons, direction des musiciens et de la voix, souvent jusqu’au mixage. Son apport tient en un mot : une vision.

« En musique, on sait pas trop qui fait quoi », reconnaît Philippe Cohen-Solal. Selon lui, les producers sont souvent aussi arrangeurs, parce qu’un réalisateur artistique « va donner une vision » à un morceau, une vision que l’artiste n’a pas toujours. Lionnel Buzac, songwriter, music producer et ingénieur du son, reçu lors d’une rencontre en ligne, part d’une maquette, parfois enregistrée sur un téléphone, pour aboutir à un disque prêt à sortir : « On passe d’un brouillon à l’état fini d’un produit. »

Comment dit-on « music producer » en français ?

Il n’existe pas de traduction unique, car le mot anglais recouvre plusieurs métiers :

  • le réalisateur artistique, ou réalisateur : le plus proche du record producer. Il pilote l’enregistrement et tient le budget que lui confie le producteur
  • l’arrangeur : il écrit ou joue les parties instrumentales, des cordes, des cuivres, une ligne de basse
  • le beatmaker : dans le rap et les musiques électroniques, il compose l’instrumental, le beat, souvent seul avec ses machines

Cédric en résume l’histoire avec humour : « Pour ceux qui sont nés avant les années 60, c’est un arrangeur. Pour ceux qui sont nés après les années 60, c’est un réalisateur. Et aujourd’hui, ça s’appelle un producer. »

Freddy Lamotte, fondateur de Flam, une agence qui représente des réalisateurs, refuse l’anglicisme : « je milite pour appeler ça vraiment des réalisateurs, parce que c’est ce qu’ils sont ». Le mot sème la confusion jusque chez les pros : David Donatien, musicien, producteur et réalisateur, qui a fait trois albums avec Yael Naim, se reprend en pleine rencontre : « quand je dis production, c’est réalisation ».

Le producteur au sens français : celui qui finance et possède le master

En France, le producteur de musique est un producteur phonographique (la loi dit producteur de phonogrammes). « Producteur dans la tête des gens, c’est celui qui met la tune, c’est celui qui a l’argent », résume Lionnel Buzac. Freddy Lamotte précise : « Le producteur en français est celui qui finance et qui est donc propriétaire des bandes. »

Aurélie Heux, responsable des relations adhérents et des projets spéciaux au SNEP, le syndicat national de l’édition phonographique, le définit ainsi : « C’est celui qui a la responsabilité de la fixation en studio, et donc sur bande, d’une œuvre enregistrée, et qui à ce titre est l’employeur direct des artistes. » Il peut être de toute taille : artiste autoproduit, moyenne ou grande entreprise, major. Concrètement, le producteur :

  • paie le studio, le réalisateur, les musiciens et les techniciens, dont il est l’employeur
  • devient propriétaire de l’enregistrement, le master
  • l’exploite : distribution, licence à un label, autorisation pour une publicité ou un film
  • touche les revenus de cette exploitation, dont il reverse une part à l’artiste selon leur contrat

Pour percevoir ses droits voisins (rémunération équitable, copie privée), il adhère à la SCPP ou à la SPPF et y déclare ses masters. Celui qui finance a aussi son mot à dire sur l’artistique : « c’est le producteur, c’est celui qui finance aussi le disque, faut pas l’oublier », souligne Lionnel Buzac.

Producer ou producteur : le tableau récapitulatif

Le producer (réalisateur, arrangeur, beatmaker)Le producteur (phonographique)
Son rôleFait le son : arrangements, structure, direction de l’enregistrement, parfois composition et mixageFinance et porte l’enregistrement, puis l’exploite
Ce qu’il apporteUne vision artistique et un savoir-faire de studioL’argent, l’équipe, la distribution et la promotion
Comment il est payéPar le producteur : un forfait (avance puis solde), souvent sur facture, et parfois un pourcentage sur les ventes du masterSur l’exploitation du master : ventes, streaming, licences, synchronisations
Ses droitsDroits d’auteur (Sacem) s’il compose ou arrange, droits d’artiste-interprète s’il joue sur le disquePropriété du master et droits voisins du producteur (SCPP, SPPF)
Contrats clésContrat de réalisateur artistique, accord sur les parts de l’œuvreContrats d’artiste et de licence, contrats des musiciens

Arrangeur, réalisateur, beatmaker : qui fait quoi en studio

La frontière est floue. Pour Philippe Cohen-Solal, un arrangeur peut ne travailler que sur les cordes ou les cuivres d’un morceau : il cite une arrangeuse qui a écrit toutes les parties de violon d’un album, créditée comme arrangeuse et non comme compositrice, car les morceaux étaient déjà faits. Camille Ballon voit l’arrangeur comme « quelqu’un qui va sublimer et finir, on va dire, une composition démarrée par un groupe ».

Freddy Lamotte distingue nettement les deux rôles. L’arrangeur va « mettre les mains dans le moteur de la chanson » : il écrit des parties, revoit au besoin une mélodie si l’artiste est d’accord. Le réalisateur se situe au-dessus : il dirige l’artiste, les musiciens, l’arrangeur et toute l’équipe, comme un chef d’orchestre. Beaucoup cumulent aujourd’hui les rôles de musicien, d’arrangeur, parfois de mixeur, mais pour lui, « le réalisateur, c’est la pierre angulaire du process ».

Dans le rap, le producer est souvent celui qui fait le beat. Camille Ballon le raconte à propos de titres faits pour le rappeur Georgio : « j’étais, on va dire, producer, vu que j’ai fait la compo en hip-hop, donc le beat », avant de coréaliser les morceaux.

Le travail du réalisateur : une vision au service de l’artiste

Le métier demande, selon Freddy Lamotte, des compétences « très variées et souvent un peu contradictoires » : sens artistique, psychologie, direction d’équipe, tenue d’un budget. Le réalisateur est souvent payé par la maison de disques, « mais il est au service d’un artiste ».

Philippe Cohen-Solal a coréalisé avec Laurent Voulzy un morceau de dix-huit minutes, quatre mois de travail intense. Il en retient qu’il faut « beaucoup d’humilité », car « c’est l’autre qui est le patron » : une partie bouclée au bout d’une nuit pouvait être remise en cause le lendemain matin par l’artiste, qui, reconnaît-il, avait raison. Camille Ballon se met lui aussi « au service du chanteur ». Et Lionnel Buzac démonte le mythe du magicien des studios : « 80 % du disque, c’est eux », dit-il aux artistes.

Comment le producer est payé

Il n’existe pas de grille officielle : tout se négocie. Freddy Lamotte décrit les usages de la profession.

  • Un forfait (en anglais flat fee), versé par le producteur : une avance au début du travail, le solde à la fin. Son montant dépend de l’expérience du réalisateur, du budget et du temps prévu : trois jours de studio en live ne se paient pas comme huit mois de travail piste par piste.
  • Un pourcentage sur les ventes, rattaché à la part master : selon lui, de 2 à 4 % du prix de gros hors taxes, à partager entre coréalisateurs.
  • Ce qui s’ajoute : sa partie de musicien s’il joue sur le disque, son studio s’il en a un.

Le forfait se paie le plus souvent sur facture : l’Urssaf ayant requalifié en salaire déguisé les anciennes notes de débit, la plupart des labels demandent un numéro de Siret, raconte Freddy Lamotte. Pour un réalisateur qui vend un service à une production, l’auto-entreprise reste possible, précise Aurélie Heux, alors qu’elle pose problème pour produire soi-même.

Les points sur le master (le pourcentage sur les ventes) rapportent de moins en moins, car les ventes de disques ont chuté : les points d’arrangement, pris sur les droits d’auteur, rapportent souvent bien plus, observe Freddy Lamotte. Pour lui, « le bon prix, c’est pas celui qui étrangle l’une des parties ». Lionnel Buzac a appris de son manager à « se vendre à sa juste valeur, ni trop ni assez ».

Les droits d’auteur : quand le producer devient compositeur

Si le producer a écrit une partie de la chanson, il devient aussi auteur ou compositeur, et touche des droits d’auteur, versés par la Sacem à chaque diffusion. C’est souvent là que naissent les tensions.

Lionnel Buzac place ainsi la limite : refaire un refrain avec l’artiste, changer les accords, trouver un pont, « tout ça, pour moi, ça devient de la composition ». Un titre composé à deux se partage par moitié ; pour un pont, il évoque 10 ou 15 %. S’il a remodelé le morceau, refait une guitare ou inventé une ligne de basse, il peut demander des points d’arrangement. Pour l’arrangeur, Freddy Lamotte cite un usage de 5 % de l’œuvre, et met en garde : beaucoup parlent de pourcentage sans dire sur quelle part il s’applique.

Il est arrivé à Philippe Cohen-Solal d’être « recruté comme réalisateur d’un album et finir compositeur » : sur un album de Salif Keïta, c’est l’éditeur qui a demandé qu’il soit crédité, tant il avait apporté de mélodies. Camille Ballon note que les artistes sont « tous très au courant des points Sacem », et que c’est souvent le chanteur qui propose des points à celui qui a bien travaillé. Philippe Cohen-Solal regrette pourtant que tout tourne autour des points : « L’intérêt, c’est la chanson. »

Les contrats à prévoir avant d’entrer en studio

« C’est pas tant le mot qui est gênant, c’est la façon dont on contractualise derrière », observe Cédric pendant la rencontre avec Lionnel Buzac. À ses débuts, celui-ci a écrit des chansons passées à la radio sans être crédité : « j’ai touché zéro dessus ». Sa règle désormais : ne plus entrer en studio sans accord, car les problèmes commencent quand le titre génère des droits. Les contrats à prévoir :

  • le contrat de réalisateur artistique, avec le producteur : forfait, avance et solde, pourcentage sur le master, calendrier, crédits, et ce qui se passe si le travail s’arrête en route
  • l’accord sur les parts de l’œuvre, entre coauteurs et cocompositeurs, avant le dépôt à la Sacem
  • le contrat de cession et d’édition, si le producer compositeur confie ses œuvres à un éditeur, ou la coédition si deux éditeurs se partagent l’œuvre, comme pour Lionnel Buzac
  • la cession ou la licence de l’enregistrement, si le producer a financé et fabriqué lui-même l’instrumental : il en est alors le producteur

Sans accord sur les droits, un succès peut ne rien rapporter : Philippe Cohen-Solal a remixé avec Gotan Project un titre de Sarah Vaughan, devenu l’un de leurs titres les plus écoutés, mais « on avait aucun droit sur le truc ». Pour parler argent sans abîmer la relation artistique, mieux vaut un tiers, conseille Lionnel Buzac. Chez Flam, Freddy Lamotte négocie toutes les rémunérations de ses réalisateurs (forfait, avances, studio), mais ne touche pas aux droits Sacem : le partage d’une œuvre se règle entre coauteurs, et il engage durablement, car « c’est quand même un mariage », prévient-il.

Producer et producteur à la fois

On peut porter les deux casquettes. Le beatmaker en est le premier exemple : beaucoup ne sont « pas forcément conscients qu’ils sont aussi compositeurs Sacem et producteurs, puisqu’ils ont financé quelque part avec leur matériel l’enregistrement du titre », souligne Cédric. Voir notre article beatmaker : compositeur, producteur, ou les deux ?

Philippe Cohen-Solal a créé son propre label quand les maisons de disques n’ont pas voulu de ses projets : l’indépendance, « c’est un truc que j’ai pas vraiment choisi ». Gotan Project y est sorti, avant de signer avec Barclay pour la France et la Belgique et avec XL Recordings pour les pays anglo-saxons. Avec son label, il est à la fois le producer qui fait le son et le producteur qui finance ses disques.

David Donatien, lui, ne veut pas financer tous les artistes qu’il réalise : « il faudrait que moi je mette les moyens pour créer une équipe […] et que je sorte un budget pour chaque gars. Mais j’ai pas envie. » Quant à l’artiste qui finance ses propres enregistrements, il devient son propre producteur, donc employeur, ce qui demande une structure capable de faire des bulletins de salaire, rappelle Aurélie Heux. Pour en faire son métier, voir notre guide pour devenir producteur de musique.

Tu fais le son, tu finances, ou les deux ?

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Le conseil des pros : la chanson d’abord

« Le but, c’est d’avoir une chanson qui tient la route », dit Camille Ballon. Avec Lilly Wood and the Prick, Benjamin Cotto est toujours parti de la guitare : « Nous, on aime bien que la chanson, elle fonctionne toute seule sans arrangement. » Camille Ballon reçoit parfois des maquettes de cent pistes, pleines de sons mal choisis ; il conseille de « bosser de manière minimale et sur peu de pistes ».

David Donatien voit des artistes chercher un réalisateur connu avant même de savoir si leur chanson tient en guitare-voix : « on se jette trop vite dans la production ». Et à ceux qui veulent en faire leur métier, Lionnel Buzac conseille de connaître, avant de se lancer, ce qu’ils peuvent demander et leurs obligations.

Questions fréquentes

Que veut dire producer en musique ?

Un producer, ou record producer en anglais, est la personne qui dirige la création sonore d’un morceau : arrangements, structure, enregistrement, souvent composition de l’instrumental et parfois mixage. En français, on parle plutôt de réalisateur artistique, d’arrangeur ou de beatmaker.

Comment dit-on music producer en français ?

Le terme le plus juste est réalisateur artistique, ou réalisateur. Selon ce qu’il fait, on dit aussi arrangeur, ou beatmaker dans le rap. Mieux vaut ne pas traduire par producteur : en France, le producteur est celui qui finance l’enregistrement.

C’est quoi un producteur de musique ?

En France, un producteur de musique, ou producteur phonographique, est la personne ou la structure qui prend l’initiative et la responsabilité d’un enregistrement, le finance et en assume le risque. Il emploie les artistes et les techniciens, devient propriétaire du master et touche les droits voisins du producteur.

Quelle est la différence entre un producer et un producteur ?

Le producer fait le son : il crée, arrange et dirige l’enregistrement. Le producteur finance et porte le projet, puis exploite le master. Une même personne peut être les deux, par exemple un beatmaker qui produit ses instrumentaux avec son propre matériel.

Qui touche les droits : le producer ou le producteur ?

Le producteur possède le master et touche les droits voisins du producteur. Le producer est payé par un forfait, et parfois par un pourcentage sur les ventes du master. S’il a composé ou arrangé, il touche aussi des droits d’auteur par la Sacem, selon les parts négociées.

Ce qu’il faut retenir

  • Le producer fait le son : en français, c’est le réalisateur artistique, l’arrangeur ou le beatmaker.
  • Le producteur finance l’enregistrement, emploie les artistes, possède le master et touche les droits voisins du producteur.
  • Le réalisateur est payé par un forfait, avance puis solde, souvent sur facture, et parfois par un pourcentage sur les ventes du master.
  • S’il compose ou arrange, il touche aussi des droits d’auteur : les parts se décident avant le dépôt à la Sacem, et de préférence avant le studio.
  • On peut être les deux à la fois, comme le beatmaker qui fabrique et finance ses instrumentaux, à condition de savoir ce que l’on cède.

Rencontre de L’Atelier de Cédric enregistrée à Radio Campus Paris avec Philippe Cohen-Solal (Gotan Project), Benjamin Cotto (Lilly Wood and the Prick) et Camille Ballon (Tom Fire), et rencontres en ligne avec Lionnel Buzac, Freddy Lamotte (Flam), David Donatien et Aurélie Heux (SNEP). Voir aussi le producteur phonographique : rôle, aides et structuration et le rôle d’un producteur de musique.

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