Se faire programmer : ce qui a changé en six ans, avec Thierry Duval (Le RIF)

par | Oct 30, 2026

Les programmateurs reçoivent des centaines de mails par jour, les lieux de concert se font plus rares et l’« émergence » est devenue un marché pour toutes sortes de prestataires. Alors, comment se faire programmer aujourd’hui quand on est un artiste qui démarre ?

Pour en parler, L’Atelier de Cédric a reçu en direct Thierry Duval, qui s’occupe des actions culturelles, des enjeux de pédagogie et de la prospective au RIF, le réseau des musiques actuelles en Île-de-France. Il travaille dans ces réseaux depuis trente-sept ans, et il était déjà venu en 2020, en plein Covid : six ans plus tard, on refait le point. Ses conseils dépassent largement l’Île-de-France : trouver la bonne porte dans sa région, écrire à un programmateur, jouer là où personne ne regarde, choisir ses tremplins, se former et ne pas rester seul.

La rencontre en intégralité avec Thierry Duval.

Commencer par le réseau de sa région

La première porte d’un artiste, ce n’est ni Paris ni une grande salle : c’est le réseau régional des musiques actuelles. En Île-de-France, c’est le RIF, une association qui fédère, précise Thierry Duval, « 194 structures musicales » : des salles de concert, des festivals, des studios d’enregistrement et de répétition, des écoles de musique. Dans les Hauts-de-France, c’est Haute Fidélité. En Occitanie, Octopus. Chaque région a le sien, sous son propre nom, et la liste de ces réseaux est sur le site de leur coopération nationale, cooperation-reseaux-territoriaux.org.

Le RIF réunit des structures, pas des personnes. Mais il travaille pour les artistes. Chez lui, ça passe par le site Infos Musicien·nes, qui rassemble ce que proposent les adhérents, par une lettre d’information, par des journées d’information, et par des rendez-vous individuels où l’on regarde chaque projet au cas par cas.

Et si tu vis dans une région mais que tu joues souvent dans une autre, travaille avec les deux réseaux. « Il ne faut pas se limiter territorialement », dit Thierry Duval, surtout si tu veux en faire un métier.

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SMAC, FEDELIMA, SMA : qui fait quoi

Les sigles perdent beaucoup d’artistes. Thierry Duval les démêle simplement.

  • Une SMAC est un lieu. Elle porte un label du ministère de la Culture, « ni plus ni moins » : « c’est une source de financement de l’État sur certains lieux ». Il y en a une centaine en France.
  • La FEDELIMA est un réseau national, qui réunit la plupart de ces lieux.
  • Le SMA est un syndicat. Il représente « pas moins de 600 adhérents », de petites structures non lucratives des musiques actuelles, auprès des pouvoirs publics.

« Chaque réseau a sa fonction. » Pour un artiste, la porte d’entrée reste le réseau régional.

Se faire sa propre base de contacts

Le réseau te donne une liste de lieux : sur le site du RIF, les adhérents sont classés par département et par activité. C’est un point de départ, pas un fichier prêt à l’emploi. À toi de construire une base « très qualitative », selon l’endroit où tu es implanté, ton esthétique, ton format et ta capacité à te déplacer.

Sur ce point, Thierry Duval est catégorique : « il faut fuir à tout prix tous les annuaires qui sont vendus en ligne, qui ne valent rien, qui sont très vite obsolètes ». Et il va plus loin. En six ans, l’émergence des artistes est devenue « un énorme marché pour plein de prestataires » qui vendent des choses qui n’apportent pas forcément de résultats : « il faut avoir une extrême méfiance ».

Il met aussi en garde contre l’éparpillement : beaucoup d’artistes « font feu de tout bois », envoient des choses partout, sans retour et sans revenus. Mieux vaut une ligne de conduite et une planification sur les mois qui viennent.

Le mail « carte de visite » aux programmateurs

Les programmateurs reçoivent « des centaines de mails par jour » : « c’est humainement injouable », et beaucoup sont eux-mêmes frustrés de ne pas pouvoir répondre. La réponse n’est pas d’arrêter d’écrire, c’est d’écrire autrement. Thierry Duval appelle ça le mail « carte de visite » : une bouteille à la mer, mais un mail « extrêmement personnalisé ». Il contient, dans l’ordre :

  1. Bonjour, et le nom de la personne à qui tu écris.
  2. Ce que tu as vu dans la programmation du lieu, passée ou à venir.
  3. Ton univers, avec des liens pour écouter et voir.
  4. Tes références : concerts, disques, partenaires, entourage.
  5. Tes besoins. Pas seulement une date : une salle peut aussi offrir une résidence, des répétitions, de l’action culturelle.
  6. La phrase qu’il conseille souvent : « J’ai vu que vous programmiez tel concert à telle date, je viendrai vous voir, ce sera l’occasion de parler de mon projet. »

Si quelqu’un du réseau t’a recommandé, cite-le : ça attire l’attention. Ce mail ne déclenchera pas forcément de réponse. Mais la personne « va garder le mail », et le jour où tu la croises à un concert, une masterclass ou une jam session, tu as une accroche. Ce qu’il aime recevoir, c’est de la sincérité, et des liens pour écouter et voir ce que fait l’artiste. Et c’est toujours plus utile, dit-il, qu’une liste de 200, 300 ou 500 adresses et une lettre d’information que personne n’ouvrira jamais. Pour la forme des liens à envoyer, lis aussi Envoyer sa musique à un pro : le lien qui fait écouter, et celui qui fait fuir.

Aller à la rencontre des gens

C’est son message central : « il faut aller à la rencontre des personnes dans les lieux ». Aller voir des concerts, discuter avec ceux qui y travaillent, voir à quoi ressemble un concert aujourd’hui. Parce que « le numérique déshumanise complètement la relation », et qu’une conversation dans une salle n’a rien à voir avec un mail de plus dans une boîte pleine.

Il conseille aussi de se trouver un « port d’attache » parmi les structures. Ça se joue souvent au niveau local, avec un lieu qui t’adopte parce que tu es de son territoire. Ou par l’esthétique, avec des gens très impliqués dans un genre, le rap ou le métal par exemple.

Et ne vise pas qu’une seule porte. En Île-de-France, il y a une petite dizaine de SMAC, mais, d’après lui, quelque 150 lieux de diffusion. Il faut arrêter, dit-il, de fantasmer sur les SMAC.

Paris : pas une date pour une date

Jouer à Paris reste un rendez-vous important dans un parcours. Mais « ça ne sert à rien de faire une date parisienne pour faire une date parisienne ». Le vieux schéma, le concert où l’on invite les pros pour se faire signer, marche de moins en moins : il a l’impression que les pros « se déplacent de moins en moins » aux concerts de sortie, même pour des groupes un peu en vue. Ils voient les artistes en ligne, et ils en parlent entre eux, dans leurs réseaux.

Un concert de sortie dans une salle parisienne peut marquer une étape. À une condition : qu’il ne te ruine pas, et que tu saches ce que tu en attends.

Jouer là où personne ne regarde

C’est sans doute le conseil le plus sous-estimé de la rencontre. En Île-de-France comme dans toute la France, il y a beaucoup plus de communes sans lieu dédié aux musiques actuelles que de communes qui en ont un. Pourtant, des gens y habitent, et ils ont envie de concerts.

Foyers ruraux, associations socioculturelles, mini-festivals : Thierry Duval y voit « beaucoup d’opportunités qui ne sont pas très connues ». On y joue « souvent dans des bonnes conditions, souvent rémunérés et souvent devant beaucoup de monde ». Dans certains mini-festivals, « tu joues facilement devant 1 000, 1 500 personnes ».

La contrepartie : ces organisateurs n’ont pas toujours l’expérience d’un concert. Il faut souvent les aider, sur la communication ou le matériel. « Mais ça vaut le coup. »

Les tremplins : un moyen, jamais une fin

Un tremplin, « c’est un moyen, c’est jamais une fin ». Thierry Duval demande d’en connaître « l’envers du décor » : aucun palier, local ou national, ne garantit la suite. « On peut avoir fait les iNOUïS, on peut avoir joué à Bourges et puis il ne se passe pas grand-chose forcément derrière. » Choisis donc un tremplin pour une raison précise, en sachant ce qu’il peut t’apporter et ce qu’il ne t’apportera pas. Sur ce point, voir aussi les conseils de Rita Sa Rego pour être sélectionné aux iNOUïS du Printemps de Bourges.

Sur les tremplins marchands, ceux des marques ou ceux qui demandent de remplir la salle, il est « beaucoup plus réservé ». Et il note un signe des temps : on croise désormais des artistes professionnels, qui font déjà des cachets, dans des tremplins locaux pour amateurs, faute d’autres scènes où jouer.

L’action culturelle, un métier à part entière

L’action culturelle, ce sont les interventions d’artistes hors du concert : à l’école, à l’hôpital, en prison. Avec le pass Culture, beaucoup d’argent est arrivé dans les écoles, et beaucoup d’artistes ont investi ce terrain.

Ça s’apprend. Au RIF, Thierry Duval forme des artistes à l’éducation artistique et culturelle, en petits modules de deux ou trois jours, deux fois par an. On y apprend qui sont les interlocuteurs de chaque milieu, comment monter un projet qui réunit plusieurs partenaires, comment mener un atelier. Et l’enjeu n’est pas qu’économique : c’est aussi, pour beaucoup d’artistes, « un terrain d’inspiration », fait d’expériences humaines « des fois très riches ».

Le marché n’a pas besoin d’autant d’artistes

C’est la phrase la plus forte de la rencontre : « le marché de la musique n’a pas besoin d’avoir beaucoup d’artistes ». La création s’est démocratisée : il y a quinze, vingt, peut-être cinquante fois plus d’artistes qui font des choses de très grande qualité. Et il y a moins de lieux de concert qu’au début des années 2000 : beaucoup de cafés-concerts ont fermé, notamment à cause des nuisances sonores.

Alors, aux artistes qui se plaignent qu’on leur demande de tout faire, il répond : « personne ne demande, en fait ». C’est l’artiste qui veut exister sur un marché, ce qui est tout à fait compréhensible. Sa conclusion : l’artiste doit « être l’entrepreneur de sa vie artistique ».

Ce n’est pas un discours décourageant. Thierry Duval croise « énormément » d’artistes qui vivent de leur métier sans être connus : ils tournent régulièrement et leurs projets rencontrent leur public. La réussite ne passe pas que par la notoriété nationale.

« Je me donne deux ans »

Il a déjà entendu cette phrase : « la musique c’est ma vie, j’ai quitté mon boulot, je me donne deux ans pour réussir ». Il l’avait dit dès le début de la rencontre : « on ne devient pas un artiste en deux ans ». L’accélération est une illusion : il a toujours fallu beaucoup de temps pour développer un projet. « Il n’y a pas d’urgence, il faut prendre le temps », et éviter ce qui crée du stress ou de la frustration. On peut d’ailleurs être artiste avec un métier à côté, sans viser la réussite économique à tout prix. Pour ceux qui veulent en faire un métier, il propose trois choses.

  1. Se former. Il rencontre énormément d’artistes qui ne connaissent ni le droit d’auteur, ni le régime social des artistes, ni les contrats, ni les financements. Ce sont pour lui des connaissances de base du métier, que proposent des organismes de formation et le CNM.
  2. Garder ou trouver un métier à côté, y compris dans les structures du secteur musical.
  3. Ne pas tout attendre de son projet. La plupart des intermittents vivent de plusieurs compétences : ils sont aussi auteurs, musiciens pour d’autres, intervenants. « Le projet de création qui nous tient à cœur, ce n’est pas forcément ça qui va générer l’économie qui va nous faire vivre. »

Pour aller plus loin sur ce point, lis Devenir musicien professionnel : le guide concret pour vivre de la musique.

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Se regrouper plutôt que se concurrencer

Son dernier conseil, il aurait pu le mettre en premier : la solidarité entre artistes. « Il ne faut pas se penser en concurrence », mais en complémentarité. Plusieurs artistes réunis peuvent monter des plateaux communs, organiser des concerts là où il n’y a rien, et créer une structure commune.

Avec cette structure, ils peuvent embaucher quelqu’un pour la communication, l’administration ou la recherche de subventions, ce qu’un artiste seul n’a pas les moyens de faire. Ces mutualisations restent rares en Île-de-France. Le RIF accompagne ceux qui veulent se lancer, et de plus en plus de structures de ce type adhèrent au réseau « en tant que personne morale ».

Questions fréquentes

Un artiste peut-il adhérer au RIF ?

Non, le RIF fédère des structures, pas des personnes. Mais un artiste peut utiliser ses ressources : le site Infos Musicien·nes, la lettre d’information, les journées d’information, les rendez-vous individuels. Et une association ou un collectif d’artistes peut adhérer en tant que personne morale.

Je ne suis pas en Île-de-France : à qui m’adresser ?

Au réseau des musiques actuelles de ta région, par exemple Haute Fidélité dans les Hauts-de-France ou Octopus en Occitanie. La liste est sur cooperation-reseaux-territoriaux.org. Si tu joues dans plusieurs régions, travaille avec plusieurs réseaux.

Faut-il viser les SMAC en priorité ?

Pas seulement. En Île-de-France, il y a une petite dizaine de SMAC, mais quelque 150 lieux de diffusion, sans compter les communes sans salle où des associations et des mini-festivals organisent des concerts.

Que mettre dans un mail à un programmateur ?

Son nom, ce que tu as vu dans sa programmation, tes liens, tes références, tes besoins, et la date d’un concert où tu viendras le voir pour en parler de vive voix.

Un tremplin peut-il lancer une carrière ?

Il peut aider, mais il ne garantit rien. Choisis-le pour une raison précise, et méfie-toi des tremplins marchands, comme ceux qui demandent de remplir la salle.

Ce qu’il faut retenir

  • Commence par le réseau des musiques actuelles de ta région, et par les lieux de ton département.
  • Construis ta propre base de contacts, et fuis les annuaires vendus en ligne.
  • Écris peu, mais personnalisé, et annonce le concert où tu viendras rencontrer la personne.
  • Va dans les salles : la rencontre en vrai vaut plus qu’un mail de plus.
  • Regarde au-delà des SMAC : petits lieux, associations, mini-festivals.
  • Un tremplin est un moyen, jamais une fin.
  • Forme-toi au métier, et ne mise pas tout sur ton seul projet.
  • Regroupe-toi avec d’autres artistes plutôt que de te penser en concurrence.

Rencontre en ligne de L’Atelier de Cédric avec Thierry Duval, chargé des actions culturelles, des enjeux de pédagogie et de la prospective au RIF, le réseau des musiques actuelles en Île-de-France. Sa première venue, en 2020, a donné l’article Comment se faire programmer dans les musiques actuelles : réseaux, stratégie et accompagnement. Voir aussi Diffusion musicale : comment développer ses dates de concert en artiste indépendant et SMAC, live et artiste entrepreneur : comprendre les règles du jeu.

Pour aller plus loin, découvre tous les programmes TEMPO, ou parcours l’annuaire des professionnels reçus par L’Atelier.

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