Ekhoscènes (ex-Prodiss) : le rôle clé des producteurs de spectacle vivant, avec Malika Seguineau

par | Avr 19, 2026

Dans la musique, on parle souvent des labels, des éditeurs ou du streaming. Un acteur reste pourtant peu visible alors qu’il est devenu central : le producteur de spectacle, qui finance les concerts et les tournées, emploie artistes et techniciens et prend le risque économique. Ses intérêts sont défendus par Ekhoscènes, l’ancien Prodiss, première organisation d’employeurs du spectacle vivant privé en France.

L’Atelier de Cédric a reçu en direct, pour une rencontre en ligne, Malika Seguineau, directrice générale d’Ekhoscènes au moment de la rencontre. Métier de producteur, licence, convention collective, statut des intermittents, Centre national de la musique, crédit d’impôt : elle a tout passé en revue. Les chiffres cités ici sont ceux qu’elle a donnés ce jour-là.

La rencontre en intégralité avec Malika Seguineau.

Du droit social à la direction d’Ekhoscènes

Juriste de formation, Malika Seguineau enseigne à l’université, puis devient journaliste juridique dans l’édition de presse. Elle arrive au Prodiss par hasard, en 2009, comme directrice juridique, sans connaître ni le monde des syndicats ni celui du spectacle. Elle dirige l’organisation depuis 2013. Elle a aussi été administratrice du Bureau Export.

Ekhoscènes, ex-Prodiss : qui représente-t-elle ?

Le Prodiss rassemblait surtout la musique et la variété. Depuis le 1er janvier 2024, réuni avec les théâtres privés et les cabarets, il est devenu Ekhoscènes et couvre tout le spectacle vivant privé :

  • les producteurs de spectacles, point de départ de la chaîne du live
  • les salles, dont le réseau des Zéniths et des Arenas
  • les théâtres privés et les cabarets
  • les diffuseurs, des producteurs installés en région
  • les festivals

Au moment de la rencontre, Ekhoscènes comptait environ 500 entreprises : près de 400 dans la musique et la variété, près de 60 dans le théâtre privé et une quarantaine dans le cabaret. Le spectacle vivant privé pesait près de 3 milliards d’euros de chiffre d’affaires, dont 2,6 milliards pour les adhérents d’Ekhoscènes.

Petits indépendants et grands groupes sous le même toit

On imagine souvent Ekhoscènes comme le syndicat des géants du live, Live Nation ou AEG. La réalité est plus variée : « 52 % de nos membres font moins de 2 millions d’euros de chiffre d’affaires », précise sa directrice générale. La grande majorité sont des TPE et des PME.

On y trouve les indépendants historiques qui ont construit le secteur, comme Alias ou Caramba. À partir du milieu des années 2000, alors que le live grandissait et que le disque reculait, sont arrivés les groupes internationaux, des groupes français comme Fimalac Entertainment et les majors du disque. Au moment de la rencontre, l’organisation était présidée par un indépendant, Olivier Darbois, dirigeant de Corida.

Pourquoi adhérer ? Pour la force d’un réseau : chaque année en septembre, l’assemblée générale réunit les dirigeants des petites comme des très grandes structures. Les adhérents ont aussi accès à un service juridique et à des modèles de contrats. Les orientations sont fixées par un bureau de 15 chefs d’entreprise, dont cinq femmes au moment de la rencontre.

Les conditions : être titulaire de la licence d’entrepreneur de spectacles et employer au moins un salarié permanent, sans condition d’ancienneté. Le candidat présente un dossier, l’organisation vérifie qu’il n’y a pas eu de problème antérieur, par exemple sur les droits d’auteur, et le bureau valide.

Producteur de spectacle : celui qui finance et prend le risque

On l’appelle souvent tourneur, mais Malika Seguineau préfère le mot producteur, qui dit l’essentiel : « Le sens du mot producteur, c’est de financer. Ce n’est pas juste de signer. » Concrètement, le producteur :

  • monte le spectacle et constitue l’équipe
  • emploie les artistes et les techniciens
  • finance l’ensemble et en porte le risque
  • accepte de perdre de l’argent au départ, car lancer un artiste est un investissement sur le temps long

Malgré des investissements de plus en plus lourds, ce métier est resté longtemps invisible, dans l’ombre du producteur de disque. Le rendre visible est l’un des combats d’Ekhoscènes. Pour distinguer les rôles : producteur de spectacle, tourneur, booker : les métiers du live.

Un métier réglementé : licence et convention collective

C’est l’un des rares métiers réglementés de la musique. Pour en faire son activité, il faut une licence d’entrepreneur de spectacles, sorte de carte professionnelle, qui concerne aussi les lieux et les festivals (seul un organisateur occasionnel en est dispensé, dans la limite de six représentations par an). Il en existe trois selon l’activité, et de plus en plus de structures en cumulent plusieurs. La procédure a été simplifiée et passe désormais, de façon plus automatique, par la Direction générale de la création artistique du ministère de la Culture.

Pourquoi ces règles ? Parce qu’« un producteur de spectacle est avant tout un employeur », insiste Malika Seguineau : de salariés permanents et de salariés intermittents, artistes et techniciens. Ekhoscènes est d’abord un syndicat d’employeurs, dont le premier métier est de négocier avec les syndicats de salariés.

Le texte de référence est la convention collective du spectacle vivant privé, signée en 2011. Elle fixe le socle minimum qui s’impose aux employeurs et évolue sans cesse : réunions mensuelles, avenants, négociation annuelle des salaires. Le Code du travail est la base, la convention va plus loin, et une entreprise peut toujours faire mieux.

Sur scène, l’artiste est présumé salarié

En France, le Code du travail présume que l’artiste interprète est salarié. Il est payé au cachet, sous contrat de travail, et ses heures lui ouvrent des droits à l’assurance chômage des intermittents.

C’est une présomption simple, précise la juriste : elle tombe si l’artiste exerce autrement, par exemple via sa propre société. Beaucoup d’artistes viennent désormais en coproduction plutôt que sous contrat de travail. Mais chaque choix a son régime social : salarié, ou indépendant sans assurance chômage. Voir aussi pourquoi les cachets facturés par une société ne comptent pas pour l’intermittence.

Ce régime, elle le juge exceptionnel et envié : en Angleterre ou aux États-Unis, les artistes sont des indépendants peu protégés, et la crise du Covid l’a montré. « Nous n’aurions pas autant de créateurs, autant d’artistes, si nous n’avions pas ce régime », estime-t-elle. Tout savoir : notre guide de l’intermittent du spectacle.

Travail dissimulé : perdant pour tout le monde

Faire monter sur scène une équipe sans la salarier, sans la payer ou sans la déclarer, c’est du travail dissimulé. C’est une infraction pénale pour l’entreprise, avec un risque très lourd en cas d’accident, et l’artiste ou le technicien ne s’ouvre aucun droit à l’intermittence. « C’est perdant pour les deux parties », résume Malika Seguineau.

Le secteur s’est pourtant profondément professionnalisé en vingt ans, souligne-t-elle, notamment parce que le Centre national de la musique ne soutient aucune structure hors des règles.

Aux artistes pressés de faire des dates, elle répète : « Je n’aurai qu’un seul conseil : renseignez-vous. » Les ressources existent :

  • la Sacem, avec qui Ekhoscènes a monté Synergies Live, un programme qui fait travailler en binôme des artistes repérés par la Sacem et des producteurs de spectacle
  • les syndicats de salariés, comme la CGT Spectacle, qui connaissent parfaitement les règles
  • Ekhoscènes elle-même, qui répond aussi aux jeunes artistes et techniciens perdus

Pour jouer chez un organisateur dont ce n’est pas le métier, un particulier par exemple, il existe aussi le GUSO, qui ne relève pas d’Ekhoscènes : voir notre guide du GUSO.

Le Centre national de la musique, né d’une idée de producteurs

Dans les années 1980, des producteurs de spectacles, dont Jean-Claude Camus, créent une association financée par une taxe sur la billetterie (1,75 % au départ, puis 3,5 %), qui finance des programmes de soutien. L’État la transforme ensuite en établissement public, le Centre national des variétés. Après une loi votée en décembre 2019, le Centre national de la musique naît en janvier 2020, élargi à la musique enregistrée, à l’édition, aux auteurs et aux artistes. Pendant la crise du Covid, grâce aux soutiens obtenus, peu de producteurs ont quitté le secteur, selon elle.

Ce qui a changé, selon elle, c’est la simplification : un opérateur unique centralise les aides, les crédits d’impôt, le soutien à l’export (l’ancien Bureau Export y a fusionné) et le conseil. Pour le spectacle vivant, la ressource principale reste la taxe sur la billetterie, très dynamique.

Le CNM donne aussi une vision globale de la filière : live, musique enregistrée et édition y siègent ensemble. Un atout, car ces activités sont interdépendantes, même si le succès en streaming ne garantit pas de remplir les salles.

Le crédit d’impôt spectacle vivant, un levier pour les indépendants

Quand Cédric le compare à une niche fiscale, Malika Seguineau corrige : « Ce n’est pas une niche fiscale, c’est un incitatif fiscal à la prise de risque sur les artistes en développement. » Obtenu par le Prodiss en 2015, il aide les producteurs indépendants à accompagner des artistes dans leurs premiers pas sur scène, sur le temps long.

  • C’est un crédit, pas une réduction d’impôt : on peut en bénéficier sans payer d’impôt.
  • C’est un outil très encadré : on déclare des dépenses, avec un dossier rigoureux, et Ekhoscènes accompagne ses membres.
  • Il n’est pas acquis : voté pour une durée limitée, il doit être évalué et prolongé tous les deux ou trois ans.

Le défendre et l’optimiser est un combat permanent d’Ekhoscènes, qui s’est beaucoup battue pour sa prolongation. Selon Malika Seguineau, il a permis à des entreprises fragiles de se structurer et de prendre des risques. Sans ces soutiens, il y aurait beaucoup moins de producteurs capables de développer des artistes. Pour comparer : les trois crédits d’impôt de l’industrie musicale.

Du disque roi au live : deux métiers distincts

À l’époque du tour support, que Malika Seguineau n’a pas connue, les maisons de disque finançaient les tournées et le live servait à promouvoir l’album. Quand les ventes de disques se sont effondrées et que le streaming a pris une large part, le rapport s’est inversé : il a fallu multiplier les concerts pour continuer à générer une économie. Le live a pris une place très importante dans les revenus des artistes.

Producteurs de disque et de spectacle servent les mêmes artistes, mais font deux métiers : « Vous faites de la musique enregistrée, ce n’est pas du live. Vous faites du live, ce n’est pas de la musique enregistrée. » Le live, c’est de l’humain : des équipes nombreuses, beaucoup d’intermittents, des calendriers intenses.

L’export : un investissement d’image, pas pour tous

Partir à l’étranger fait rêver, mais tous les projets ne sont pas faits pour l’international, prévient Malika Seguineau. Un producteur de spectacle saura dire si le projet est mûr.

L’export coûte de plus en plus cher : on y perd nécessairement de l’argent, mais l’impact sur l’image de l’artiste est important. Des artistes français, même quand ils chantent en français, ont une vraie cote à l’étranger, notamment aux États-Unis. Elle regrette que la musique reste absente du soft power français, quand le cinéma est toujours mis en avant.

Le soutien à l’export a gagné en moyens avec le CNM, sans atteindre le niveau souhaité. Les bureaux de l’ancien Bureau Export à l’étranger ont pour la plupart fermé : une seule personne pour couvrir les États-Unis n’avait pas d’impact. Pour aller plus loin : comment les artistes français s’imposent à l’international.

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Travailler dans le live : les métiers qui recrutent

À un auditeur en reconversion, Malika Seguineau répond que le secteur est dynamique et recruteur, ouvert aux jeunes, aux moins jeunes et aux personnes venues d’ailleurs. Trois pistes :

La transition écologique. De plus en plus d’entreprises cherchent des profils formés à la transition écologique et à la responsabilité sociale et sociétale. Aux jeunes diplômés, elle le dit : il y a des postes pour demain.

Le numérique. L’offre numérique ne remplacera jamais le vivant, mais peut le compléter. Des entreprises recrutent aussi sur le numérique et l’intelligence artificielle.

La gestion. Le secteur a besoin de profils d’écoles de commerce, capables de manager des entreprises et des équipes.

Questions fréquentes

Qu’est-ce qu’Ekhoscènes ?

C’est la première organisation d’employeurs du spectacle vivant privé en France, née au 1er janvier 2024 de la réunion du Prodiss avec les théâtres privés et les cabarets. Au moment de la rencontre, elle comptait environ 500 entreprises : producteurs, salles, festivals, théâtres privés et cabarets.

Que fait un producteur de spectacle ?

Il finance le spectacle ou la tournée, monte la production, emploie les artistes et les techniciens et assume le risque économique. C’est un employeur, titulaire d’une licence d’entrepreneur de spectacles et soumis à la convention collective du spectacle vivant privé.

Un artiste peut-il jouer sans être déclaré ?

Non. En France, l’artiste interprète est présumé salarié et payé au cachet. Jouer sans déclaration relève du travail dissimulé : une infraction pour l’employeur, et pour l’artiste aucun droit à l’intermittence ni protection en cas d’accident.

À quoi sert le crédit d’impôt spectacle vivant ?

Géré par le Centre national de la musique, il encourage les producteurs, notamment indépendants, à prendre des risques sur des artistes en développement. C’est un crédit et non une réduction d’impôt, et il doit être prolongé régulièrement.

Ce qu’il faut retenir

  • Ekhoscènes, ex-Prodiss, représente tout le spectacle vivant privé : producteurs, salles, festivals, théâtres privés et cabarets.
  • Le producteur de spectacle finance, emploie et prend le risque : c’est un investisseur et un employeur.
  • Le métier est réglementé : licence d’entrepreneur de spectacles et convention collective.
  • L’artiste sur scène est présumé salarié : jouer sans être déclaré, c’est du travail dissimulé.
  • Le CNM et le crédit d’impôt sont les grands soutiens des producteurs indépendants.
  • L’export est un investissement d’image, pas une obligation.

Rencontre en ligne de L’Atelier de Cédric avec Malika Seguineau, directrice générale d’Ekhoscènes au moment de la rencontre (LinkedIn). Voir aussi notre guide de la tournée et du live, le métier de producteur de spectacle et son évolution et comprendre les cachets des intermittents.

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