Il sort tellement de musique qu’un bon morceau ne suffit plus à attirer l’attention. Avant même d’écouter, un journaliste, un programmateur ou un tourneur lit une biographie, regarde une photo, ouvre une vidéo. La communication d’artiste est devenue la porte d’entrée : c’est elle qui donne envie, ou non, d’appuyer sur lecture.
Peu de professionnels connaissent aussi bien ce sujet que Christophe Crénel. Journaliste musique, aujourd’hui au Mouv’ (Radio France), ancien animateur télé, photographe et ancien musicien, il coache aussi des artistes. L’Atelier de Cédric l’a reçu pour une rencontre en ligne, en direct : sa méthode pour écrire une bio, choisir ses photos et se démarquer.
La rencontre en intégralité avec Christophe Crénel.
Un passionné de musique aux multiples casquettes
Christophe Crénel résume ses casquettes simplement : « ce qui fédère tout ça, c’est le côté passionné de musique ». Son, image, écrit, voix : « plein d’outils différents », au service de ce qui le fait vibrer depuis l’adolescence.
Après le bac, alors qu’il rêve de vivre de la musique avec son groupe, il entre dans une école de radio, le Studio École de France, où l’on apprend la technique, l’animation et le journalisme. Repéré au bout d’un an, il débute par l’actualité diplomatique, puis présente les journaux sur France Info, où il développe une chronique musicale. M6 lui propose alors la télévision.
Les années M6 : quand la musique avait sa place à la télévision
Sur M6, au début des années 90, il présente Culture Rock, lance Fanzine, son « bébé », plus artisanal, puis anime pendant trois saisons Plus vite que la musique, un magazine d’une demi-heure diffusé à 20 h. La recette : mélanger les genres sur un ton ludique. Un sujet sur les boys bands côtoyait un sujet sur Marilyn Manson ou Jeff Buckley, à l’époque des comédies musicales, du rap d’IAM, de NTM ou de MC Solaar et du grunge de Nirvana.
Les maisons de disques avaient de vrais budgets de promotion. Mais un journaliste n’est pas un attaché de presse : il n’est pas payé par l’artiste et choisit selon ses goûts. « Ce n’est pas parce qu’on sortait le tapis rouge que j’allais forcément faire un sujet », dit Christophe Crénel. Son critère : « La sincérité, pour moi, c’est une des clés qui fait que je suis touché ou pas touché. » Il sent vite « quand le truc est un produit ou quand, au contraire, la démarche est sincère ».
La musique a ensuite reculé à l’antenne. M6 avait un cahier des charges qui l’obligeait à diffuser des émissions musicales, et l’a renégocié, parce qu’elle estimait que « la musique était un boulet en audience ». Son magazine prouvait le contraire, estime-t-il. Mais le divertissement a pris le dessus : aujourd’hui, c’est « franchement 80 % de l’entertainment et 20 % de la création ». Il salue toutefois Culture Box, sur le service public, qui fait encore une place au live.
Quitter la télévision pour son groupe : l’erreur d’attendre la major
Au début de la troisième saison, alors que l’émission marche très bien, il annonce à M6 qu’il arrêtera à la fin de l’année pour se consacrer à son groupe, Amok : de la pop en français, mélodique, aux textes décalés et poétiques. Personne n’y croit.
La bascule ne se fait pas tout de suite. Il pense que sa notoriété l’aidera, et il « galère ». Surtout, il attend la signature : « tu vas signer dans une major et là, c’est la piste aux étoiles ». Avec le recul : « Et c’était une erreur. » Il aurait dû se structurer plus vite et défendre lui-même son projet, comme le font aujourd’hui la plupart des artistes. La major peut venir ensuite, en relais, quand le projet est lancé.
Revenu à la radio (Radio Néo, Oui FM, puis le Mouv’), il finit par autoproduire l’album d’Amok, prend un attaché de presse et joue notamment en première partie de Cali au Zénith de Lille. Sans distribution numérique, il fallait alors fabriquer des disques et être en magasin. Aujourd’hui, on place ses titres sur les plateformes et on voit si « la mayonnaise prend ». Ce partenaire est souvent décisif : le rôle de l’attaché de presse musique est détaillé dans un article dédié.
Création et promotion : le décalage à maîtriser
L’album d’Amok a mis des années à voir le jour. Christophe Crénel compare sa sortie à la lumière des étoiles : elle a été émise longtemps avant de nous parvenir. Les chansons racontaient ce qu’il était quatre ans plus tôt.
Cédric parle d’un mal fréquent : l’écart entre le temps de la création et celui de la promotion, souvent d’un ou deux ans. Il est pénible de défendre un disque terminé depuis longtemps, quand on est déjà sur le suivant. La réponse de son invité : « mieux vaut être maître de son destin ». Être moteur de sa production, même entouré de partenaires, permet de donner le rythme de ses sorties. S’il recommençait, il s’appuierait sur les structures qui aident aujourd’hui les artistes à se structurer.
« Ma musique parle pour moi » ne suffit plus
Son activité de coach est née d’une frustration. À la radio, il reçoit beaucoup d’artistes en découverte, mais certains sont incapables d’expliquer leur musique, en interview comme dans leur biographie.
Or, selon lui, il devient très difficile de dire « ma musique parle pour moi » : « Il y a tellement de musiques qui sortent qu’on est obligé d’abord d’avoir des éléments qui nous accrochent la rétine, qui nous interpellent. » Cédric complète : même « tous les génies mal vendus restent finalement inconnus ».
Sa démarche de coach part toujours de l’artiste : « Ce n’est pas une recette, c’est simplement écouter votre musique et essayer de la comprendre. » Il cherche les thématiques majeures du projet, puis les mots pour les dire. Les interviews, elles, se préparent : c’est tout l’objet du média training d’un artiste.
Comment écrire une bonne bio d’artiste
Cédric le répète aux artistes qu’il forme : en début de carrière, la bio est reprise partout, souvent en copier-coller. Si elle est mauvaise, elle vous suit. Il conseille de la confier à un attaché de presse ou à un journaliste, pour des tarifs qui restent raisonnables : une très bonne bio est « une très belle signature pour un projet ».
La méthode de Christophe Crénel :
- commencer par une longue interview de l’artiste, pour comprendre son projet, sa personnalité et où il veut aller
- écrire en collaboration : ce n’est pas la vision du journaliste qui compte, « au final, ça doit représenter l’artiste »
- livrer deux versions : une longue, qui tient sur une page, et une courte, de quelques lignes, pour la première accroche
La version longue sert quand un programmateur, un tourneur ou un journaliste qui prépare une chronique veut en savoir plus. La courte sert au premier contact : personne n’a le temps de lire un pavé.
Pourquoi un journaliste ? Parce qu’il sait chroniquer la musique, synthétiser l’essentiel, et qu’il a une plume. Bien écrite, résume-t-il, « la biographie doit être capable elle-même de prolonger l’émotion d’un projet ».
Les pièges qui rendent une bio inutile
Premier piège : les belles phrases qui ne disent rien. « Une voix exceptionnelle au service de mélodies percutantes » : « Combien de fois je l’ai lu ? » s’agace Christophe Crénel. Si elle décrit n’importe qui, elle ne sert à rien.
Deuxième piège : oublier l’essentiel. Trop de bios ne disent pas :
- s’il s’agit d’un artiste solo, d’un duo ou d’un groupe
- où l’artiste est basé
- si le projet est français ou international
Au final, « on n’a que du vent ». Or un journaliste ou une maison de disques veut des informations tangibles. Cédric constate le même travers chez les artistes qu’il forme : beaucoup se croient obligés d’être littéraires, alors qu’il faut d’abord des faits. Les accidents de vie comptent aussi : avoir travaillé dix ans dans une banque et en avoir fait une chanson peut devenir une belle accroche. « Tout est prétexte à bio », sourit Cédric. Ce que la presse attend vraiment est développé dans comment intéresser un journaliste musical.
Photo de presse : l’œil plutôt que l’appareil
Les téléphones sont devenus très bons. Faut-il encore un photographe ? Oui, répond Christophe Crénel, comme il faut un journaliste pour la bio : la technique compte peu, « c’est vraiment l’œil ».
Cédric et son invité tombent d’accord : la photo reste « le parent pauvre » des jeunes projets. Tout le budget part dans l’audio, « 5 000 balles de studio », et il reste 50 € pour le photographe, ou pour l’ami qui a un bon téléphone. Le conseil : tenter des collaborations. Si le travail d’un photographe vous plaît sur Instagram, contactez-le. Un vrai professionnel sera souvent content de participer à un projet artistique, sans vous mettre sur la paille.
Lui garde un faible pour l’image arrêtée, qui peut devenir iconique et laisse travailler l’imagination : « on ne nous montre pas tout, on ne nous prémâche pas tout ». Cédric rappelle la règle de base : bio, photo, vidéo et audio doivent « sonner pareil ». Voir aussi comment construire la direction artistique photo d’un projet musical.
Photographe depuis l’adolescence, il photographie surtout la musique : concerts, festivals (il a été plusieurs années le photographe officiel de Rock en Seine) et reportages pour le magazine Longueur d’Ondes. Ses images sont à voir sur son compte Instagram.
Live session : montrer ce qui vous distingue
Faut-il encore un kit de presse vidéo, l’EPK, cette fausse interview où l’artiste raconte sa création ? Les maisons de disques en font moins, note Christophe Crénel : ce sont des médias numériques, comme Konbini, Brut ou Blast, qui réalisent ces formats. L’artiste n’a pas forcément à le produire.
Son kit idéal ajoute deux éléments à la bio : une photo de presse et une live session. Il en tourne lui-même quelques-unes et aime l’exercice, « surtout dans des lieux atypiques ». La Blogothèque a lancé le genre, rappelle Cédric.
Hors de Paris, c’est même un atout, explique Cédric : on peut s’appuyer sur un lieu, un paysage, le patrimoine local, parfois avec des aides pour le mettre en valeur. Exemple cité : un duo rock nantais filmé dans l’opéra de sa ville, avec une batterie, une guitare, un petit éclairage et un simple travelling. Le conseil martelé pendant la rencontre : « réfléchissez à ce qui vous distingue des autres ». Parfois, c’est l’ancrage local. Cédric conseille aussi les médias publics régionaux, souvent ouverts à la découverte.
L’intelligence artificielle : un outil, pas un artiste
Pendant la rencontre, Cédric fait écouter à son invité un titre de rap généré en dix secondes par une intelligence artificielle, à partir de deux phrases de sa biographie. Christophe Crénel, qui composait trois notes en 8 bits sur son Commodore 64, est bluffé.
Mais il pose une limite claire : « c’est génératif, donc ce n’est pas créatif ». Ces outils produisent à partir d’œuvres existantes, et des garde-fous se mettent en place du côté des plateformes et de la SACEM. Un outil, comme l’a été le vocodeur, ne pose pas de problème, « tant que ça reste un outil au service d’un projet qui est encore dirigé par un être humain ».
Le danger : mettre beaucoup de gens sur la paille, comme les doubleurs, si l’on peut reproduire le grain de la voix d’un acteur. D’où sa demande : un cadre. Sur l’usage de ces outils en studio, voir IA et production musicale.
Bio, photos, partenaires, stratégie… La formation TEMPO Structuration t’accompagne pas à pas pour construire ton projet d’artiste.
Découvrir TEMPO Structuration →Clarifier mon projet en 2hSes conseils : sincérité, cohérence et temps
Soyez sincère. C’est le premier filtre d’un journaliste : il sent vite ce qui relève du produit. Inutile de copier une recette.
Faites-vous aider. Un journaliste pour la bio, un photographe pour l’image : ce sont eux qui vous donneront la chance d’être écouté.
Restez cohérent. Bio, photo, vidéo et musique doivent raconter la même histoire.
Prenez le temps. À rebours d’une époque où tout doit être livré tout de suite, Christophe Crénel soigne ses images : « Ma liberté à moi, c’est de choisir de prendre mon temps. »
Questions fréquentes
Comment écrire une bio d’artiste ?
Commencez par une longue interview de l’artiste, puis écrivez en collaboration un texte factuel et incarné : qui il est, où il est basé, ce qu’il fait. Prévoyez une version longue d’une page et une version courte de quelques lignes.
Faut-il faire appel à un journaliste pour écrire sa bio ?
C’est le conseil de Christophe Crénel : un journaliste sait synthétiser et a une plume. Les tarifs restent raisonnables, et une bio de début de carrière est reprise partout.
Un smartphone suffit-il pour ses photos de presse ?
La technique est là, mais c’est l’œil du photographe qui fait la différence. Mieux vaut réserver une part du budget à un professionnel, ou proposer une collaboration à un photographe dont on aime le travail.
À quoi sert une live session ?
À montrer sa musique en situation, simplement. Un lieu atypique ou un ancrage local aide à se distinguer des autres artistes, surtout hors de Paris.
Ce qu’il faut retenir
- La musique ne parle plus seule : avant d’écouter, on lit une bio et on regarde une photo.
- Une bonne bio part d’une longue interview, reste factuelle et existe en version longue et courte.
- La photo de presse mérite un vrai budget : c’est l’œil du photographe qui compte, pas l’appareil.
- La live session permet de se démarquer, surtout dans un lieu atypique ou avec un ancrage local.
- Être maître de son destin : se structurer tôt plutôt qu’attendre une signature providentielle.
Rencontre en ligne de L’Atelier de Cédric avec Christophe Crénel, journaliste musique au Mouv’ (Radio France) et photographe. Voir aussi le rôle des médias dans la réussite d’un artiste et la presse musicale est-elle encore utile à un artiste indépendant.
Vous voulez clarifier la communication de votre projet ? Une séance de stratégie musicale de deux heures vous aide à faire le point. Pour aller plus loin, découvrez tous les programmes TEMPO, ou parcourez l’annuaire des professionnels reçus par L’Atelier.