Musique et IA : comment prouver que c’est toi qui as créé ?

par | Oct 28, 2026

Un tube mondial que la polémique sur l’intelligence artificielle aurait écarté de la course aux Grammy, des détecteurs qui se trompent, des plateformes qui demandent de déclarer l’usage de l’IA, la SACEM qui refuse les œuvres entièrement générées : c’est de plus en plus à l’artiste de prouver qu’il a bien créé. Mais avec quoi ?

Pour en parler, L’Atelier de Cédric a reçu en direct Elodie Aishwarya P. Remoissenet, fondatrice de Barkley Labs et inventrice d’ACTA Music, et David Hachour, ingénieur mastering au studio ColorSound, expert et contributeur audio d’ACTA Music. Ensemble, ils portent ce protocole, qui enregistre la fabrication d’un morceau pendant la session, au lieu de deviner après coup, à partir du fichier final, ce qui est humain et ce qui ne l’est pas. Une heure d’échange sur la preuve, les détecteurs, le cas HUGEL et ce que ça change pour un artiste.

La rencontre en intégralité avec Elodie Aishwarya P. Remoissenet et David Hachour.

Deux parcours, une même question

Elodie Aishwarya P. Remoissenet se présente comme « l’inventrice d’ACTA Music », un « protocole crypto de provenance pour la musique », et la fondatrice de son propre laboratoire, Barkley Labs. Son parcours est éclectique : la tech et la finance, le développement appris en autodidacte, les jeux vidéo très jeune. Mais la musique est là depuis l’enfance : le piano dès quatre ans, puis l’écriture, la composition et le chant.

David Hachour, lui, est « ingénieur mastering depuis un peu plus de 20 ans ». Il a commencé chez Top Master, à Paris, avant de monter le studio ColorSound. Ancien DJ, producteur avec son propre label, il s’est spécialisé dans l’électro et le hip-hop, et il voit passer chaque jour des producteurs, des beatmakers et des artistes qui composent de plus en plus avec l’IA. Ce qui l’a convaincu dans ACTA, c’est de « venir à la source » : s’intéresser à la fabrication du morceau, « le in et pas le out », quand presque tout le débat ne porte que sur le fichier final.

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HUGEL et Movin’ To The Sun : le cas qui a tout accéléré

Le point de départ de la discussion, c’est Movin’ To The Sun, le titre du DJ et producteur français HUGEL, devenu un succès mondial. Le morceau part d’un titre viral d’Imael Angel, dont une première version avait été générée avec l’IA. HUGEL en a samplé des éléments, l’a réarrangé et l’a fait rechanter par Ultra Naté. Fin septembre, la polémique sur l’IA l’aurait écarté de la course aux Grammy, selon la presse. Sa réponse : publier une vidéo qui détaille sa session, piste par piste, pour montrer son travail.

Pour David Hachour, rien d’anormal dans la démarche : une couche de voix générée, gardée en soutien, une chanteuse qui rechante par-dessus, un titre retravaillé à sa façon, comme un remix. « Il y a rien de plus classique dans le domaine de la production depuis que le sampleur il existe. » Ce qui le choque, c’est qu’un artiste qui a tout déclaré et tout fait correctement en arrive à devoir filmer sa session pour se défendre.

Pourquoi un détecteur ne suffit pas

Les plateformes s’équipent de détecteurs, et la SACEM aussi. Elodie Aishwarya P. Remoissenet ne dit pas qu’ils sont inutiles : ils permettent de trier des volumes énormes. Mais un détecteur ne rend qu’une probabilité, et il le dit lui-même dans ses petites lignes. « Le problème, c’est que dans notre monde, on lit pas les petites lignes. Donc un détecteur qui dit 30 % IA égale 30 % IA. Plus personne se pose la question. »

Or un détecteur se trompe parfois, et un faux positif n’a rien d’anodin. « On peut se dire 0,1 %, 2 %, c’est pas grand-chose. Non, c’est beaucoup » : rapporté à des catalogues de millions de titres, ce sont autant d’artistes qui risquent de voir leurs revenus bloqués. Car à la fin, rappelle-t-elle, « c’est des royalties et c’est ce qui les nourrit ».

David Hachour ajoute un argument de terrain : la détection court toujours derrière la technologie. « Tu réencodes, tu réarranges, tu fais des magouilles. C’est sans fin quasiment. » Et le jour d’un litige, les probabilités ne pèsent pas lourd : un juge « ne va pas se fier à tout ça. Lui, il va vouloir une preuve ».

Montrer sa session après coup : le piège

Quand un détecteur signale un titre, l’artiste n’a aujourd’hui qu’un réflexe : sortir sa session. C’est exactement ce qu’a fait HUGEL, et pour Elodie Aishwarya P. Remoissenet, c’est un piège. « Le pauvre homme sort sa session, il est encore plus suspect que de n’avoir rien sorti. Parce qu’on se dit, il a pu le faire après. » Une session se reconstruit ; elle ne prouve pas ce qui s’est passé au moment de la création.

Elle prend l’image de la boîte noire des avions. Avant elle, après un crash, des experts collectaient les débris pour comprendre ce qui s’était passé. « On arrive après coup. Il faut reconstituer. Reconstituer, c’est toujours extrêmement compliqué. » La leçon vaut pour tous les artistes, avec ou sans outil : une preuve se constitue pendant que l’on crée, pas le jour où quelqu’un la demande.

Une preuve, pas un verdict

C’est de là qu’est né ACTA, pour Attestation of Creative Trajectory and Authorship. Ce qui manque aujourd’hui, explique sa fondatrice, ce n’est pas un détecteur de plus : « ce qui manque, c’est la couche de la preuve ». L’idée est d’installer une boîte noire dans le logiciel de production, qui garde la trace de la fabrication dès que « le son devient de la donnée ».

Trois principes reviennent dans ses réponses :

  • Pas de score. « Il y a pas de jugement, il y a pas de verdict », et certainement pas de « 30 % IA » : l’outil observe, il ne tranche pas. Pour elle, un outil fait pour défendre l’humain serait déjà biaisé, et une preuve doit rester neutre pour être crédible devant un tribunal.
  • L’artiste garde la main. Le registre est signé en local, « c’est l’artiste qui tient sa clé », et rien n’est stocké chez un tiers. C’est lui qui décide de déclarer, ou non, un élément généré.
  • On ne montre que ce qui est utile. En cas de litige, l’artiste sort la partie du registre qui répond à la question posée, pas toute sa session. « Personne devant un tribunal ou autre ne montre tout. »

Où en est le projet ? Selon Elodie Aishwarya P. Remoissenet, le protocole est écrit et fait l’objet de cinq demandes de brevet. Un module tourne déjà en démonstration privée, en version d’essai, dans Ableton Live, et des discussions de pilotes sont en cours avec des industriels. ACTA n’est donc pas encore disponible pour les artistes, et aucune date ni aucun prix n’ont été annoncés : « ça va vraiment dépendre des pilotes ».

Créer avec l’IA, ou la laisser créer à sa place

Les deux invités ne sont pas « contre l’IA ». Pour David Hachour, reprendre, découper et retravailler une matière générée, c’est une nouvelle façon de sampler : « moi j’appelle ça du sampling génératif ». À une condition, celle du sampling classique : que ceux dont le travail a servi soient payés. Il cite des outils dont les musiciens et les interprètes ont été rémunérés dès le départ, et qui, du coup, ne font pas parler d’eux. Et il pense que le marché se stabilisera une fois réglée la question des catalogues utilisés pour entraîner les modèles.

Ce qu’il rejette, à titre personnel, c’est le morceau entièrement « prompté », sans composition, publié en masse pour récupérer des revenus au volume. « La technologie va plus vite que la gouvernance », regrette-t-il : l’industrie a mis du temps à réagir, mais elle s’organise.

Elodie Aishwarya P. Remoissenet le résume d’une formule : « l’IA a pas inventé la triche, elle l’a industrialisée ». Pour elle, l’IA est en train de devenir une infrastructure, présente partout et bientôt invisible : la question n’est plus de savoir si un morceau contient de l’IA, mais de pouvoir retracer la part humaine de sa création, celle qui fonde les droits d’auteur et les revenus.

Une piste : la « part de l’arrangeur » quand l’IA intervient

David Hachour est venu avec une idée, qu’il a développée avec Elodie Aishwarya P. Remoissenet. À la SACEM, l’arrangeur a sa part dans la répartition des droits d’une œuvre. Or l’IA sert de plus en plus à arranger : des cordes, un chœur d’enfants, une section de cuivres, tout ce qui coûte cher ou demande des compétences rares en studio.

Sa proposition : quand un artiste déclare qu’un arrangement a été généré par l’IA, la part de l’arrangeur ne reviendrait à personne en particulier, mais serait versée dans un pot commun, redistribué à l’ensemble des membres de la société d’auteurs. Une sorte de « rémunération équitable de l’IA », pour reprendre l’expression lancée pendant l’émission. L’idée a sa logique : l’artiste reste « clean » dès le départ, et les métiers que l’IA concurrence, choristes et musiciens de session en tête, en récupèrent une partie.

C’est une piste, pas une règle : rien de tel n’existe aujourd’hui, et ce serait aux sociétés d’auteurs de la décider.

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Ce qu’un artiste peut faire dès aujourd’hui

Les outils de preuve arrivent, mais l’essentiel ne coûte rien et commence maintenant. Trois réflexes découlent de l’échange :

  1. Garder les traces de son travail au fil de l’eau. Sessions, versions successives, enregistrements de travail, maquettes : datés, conservés, jamais écrasés. C’est la seule façon de montrer un jour une fabrication, plutôt qu’une session reconstituée après coup.
  2. Déclarer ce qui vient de l’IA. Les plateformes demandent de plus en plus de le déclarer, et la SACEM ne prend pas les œuvres entièrement générées : seule la part humaine se dépose. Utiliser l’IA comme un instrument n’est pas un problème ; le cacher en devient un le jour où un détecteur s’en mêle.
  3. Ne pas prendre un score pour un verdict. Un détecteur donne une probabilité, pas une décision. Si un titre est signalé à tort, c’est avec des traces datées, préparées à l’avance, qu’on peut contester.

Deux questions à Elodie Aishwarya P. Remoissenet

Après la rencontre, Elodie Aishwarya P. Remoissenet a répondu par écrit à deux questions que se posent beaucoup d’artistes. Voici ses réponses, telles qu’elle les a écrites.

Pour un artiste qui compose aujourd’hui avec un peu d’IA, sans encore d’outil comme ACTA : que doit-il garder, et comment, pour pouvoir prouver plus tard sa part humaine ?

Sa première référence vient de Corée du Sud : la KOMCA, la société qui y gère les droits d’auteur.

« La meilleure liste a déjà été dressée par la KOMCA cet été : fichiers de projet, historiques d’édition, journaux de prompts et de génération. La règle est tombée en trois semaines, faute de format et d’outil pour la porter. Mais la liste est la bonne. »

« L’horodatage MusicStart de la Sacem est un bon outil, et le dépôt de l’œuvre aussi, même s’ils ne disent rien de la façon dont l’œuvre a été faite. »

« En somme, il faut garder tout ce qui montre le travail pendant qu’il se fait. Les notes, les enregistrements, même les mémos vocaux. Les paroles manuscrites, prises en photo. Les fichiers texte. Les sessions, sans jamais les écraser : une version datée par jour. Les journaux des outils, y compris ceux de l’IA, prompts compris, parce que montrer ce que l’IA a fait, c’est montrer ce qu’elle n’a pas fait. Et pour les collaborations, les échanges nominatifs : e-mails, WhatsApp, avec leurs pièces jointes. »

« En droit, la preuve est libre. Mais libre ne veut pas dire faible : elle doit tenir devant un tribunal. »

Si un distributeur ou une plateforme signale un titre comme « IA » alors que l’artiste l’a fait lui-même, que lui conseillez-vous de faire ?

« D’abord, savoir de quoi on parle. Un détecteur donne un score probabiliste. Une probabilité ne peut pas devenir une vérité, encore moins fonder une décision arbitraire aux conséquences lourdes pour un artiste. »

« Ensuite, contester. Demander par écrit le motif et l’outil utilisé, c’est la première chose à faire. Le motif dit souvent quelle voie de recours existe, et même s’il y en a une. Passer par son distributeur, utiliser le recours de la plateforme, même quand ce n’est qu’un formulaire : c’est insuffisant, nous sommes d’accord, mais c’est souvent la seule voie offerte. »

« Ne pas hésiter à prendre conseil immédiatement : un avocat spécialisé, ou une consultation gratuite auprès d’une association. Un litige se défend mieux dès le début qu’en cours de route. »

« Préparer ses pièces, sur le modèle de la liste de la KOMCA. Et si l’on a gardé les prémices du titre, c’est encore mieux : mémos vocaux, anciens enregistrements, vieilles sessions, premières versions. Ce qui existait avant le titre fini est souvent la pièce la plus parlante. Attention à ne pas altérer ses fichiers en les manipulant : travailler sur des copies, et garder les originaux intacts, avec leurs dates. »

« Si nécessaire, saisir la justice, car la question relève du droit, pas d’un algorithme. »

« Et surtout, ne pas aller se battre avec un autre score probabiliste, même s’il promet de mesurer la part humaine. Un score contre un score, c’est une opinion contre une opinion. Aucune des deux sociétés ne livrera spontanément son modèle : sans décision de justice, aucun des deux scores ne peut être examiné, donc rien ne permet de les départager. Ce qui répond à une probabilité, ce sont des faits, donc la trace de son travail. »

Questions fréquentes

Peut-on déposer à la SACEM un morceau fait avec l’IA ?

Oui, pour la part humaine : la SACEM refuse les œuvres entièrement générées, mais une œuvre où l’artiste a réellement composé, écrit ou arrangé reste la sienne. L’IA y est un outil, comme un séquenceur.

Un détecteur d’IA peut-il se tromper ?

Oui. Les détecteurs donnent une probabilité, pas une certitude, et des titres entièrement humains se font parfois signaler. D’où l’intérêt de pouvoir montrer une preuve de fabrication.

Montrer sa session Ableton suffit-il à prouver qu’on a créé ?

Pas toujours : une session peut être refaite après coup, et la montrer seulement quand on est soupçonné peut renforcer le doute. Les traces datées, gardées pendant la création, pèsent davantage.

ACTA Music est-il disponible ?

Pas encore. Au moment de la rencontre, le protocole tournait en démonstration privée dans Ableton Live, et des pilotes étaient en discussion avec des industriels ; ni date ni prix n’ont été annoncés.

Ce qu’il faut retenir

  • Un détecteur donne une probabilité, pas un verdict : il peut se tromper, et un faux positif peut coûter ses revenus à un artiste.
  • Une session montrée après coup convainc mal : la preuve se constitue pendant la création.
  • Devant un juge, il faut une preuve, pas un score.
  • Utiliser l’IA comme un instrument reste de la création ; seule la part humaine se dépose à la SACEM.
  • Le réflexe à prendre dès maintenant : garder ses sessions, ses versions et ses traces de travail, datées, et déclarer ce qui vient de l’IA.

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